L etat de la gauche

Publié le par jean-paul Revauger

La situation, pour les forces politiques qui se situent à gauche des partis socialistes, et qui refusent les politiques socio-économiques fondées sur l’austérité, présente en Europe à la fois des similitudes et des différences importantes.

Les gauches en Europe : un objectif commun, faire sauter le verrou.

Ces forces ont en commun leur positionnement politique, et dans une certaine mesure, les composantes idéologiques des courants qui les constituent. Leur positionnement politique est, pour l’essentiel fondé sur une rupture avec la ligne des différents partis socialistes d’Europe. Elles rejettent la soumission à la politique économique d’inspiration monétariste qui guide la Commission européenne, la BCE et les différents gouvernements européens, et en particulier l’idée que la réduction du déficit budgétaire est une priorité absolue et l’austérité un mal nécessaire. Malgré les jeux de rôles électoraux, les partis socialistes européens défendent une position proche de celle des partis conservateurs. La période ouverte à la Libération, caractérisée par la construction de régimes de protection sociale, une augmentation des salaires et de la part prise par ces derniers dans la richesse nationale, et par l’influence grandissante du monde du salariat dans la société a pris fin, selon les pays, dans les années 70 ou 80. A suivi une période de régression, de chômage de masse, d’aggravation des inégalités, pendant laquelle l’Europe a été gouvernée, indifféremment, par les partis conservateurs ou les partis socialistes, sans qu’une différence notable soit perceptible entre les deux. Dans de nombreux pays, le débat politique a opposé des partis socialistes et conservateurs en fait très proches sur le fond, et a réduit les enjeux à l’affrontement de réseaux clientélistes rivaux, ce qui a nourri à la fois l’abstention et les courants populistes d’extrême droite.

Les nouveaux courants de gauche ont vu le jour avec trois objectifs : inverser les priorités socio économiques du continent, rompre avec les politiques libérales des partis socialistes, et empêcher l’arrivée au pouvoir de courants d’extrême droite profondément hostiles à la démocratie.

Sur le plan idéologique, le dosage est profondément différent d’un pays à un autre, mais on retrouve partout les mêmes composantes : une référence au socialisme fondée non plus sur le mythe messianique de l’arrivée de la classe ouvrière au pouvoir, mais sur la promotion du salariat et du monde du travail en général, un attachement à la démocratie politique, sous ses formes anciennes mais aussi sous des formes nouvelles, une aspiration égalitaire, parfois – mais pas toujours- une référence au marxisme et à la lutte des classes, le féminisme et l’écologie politique.

Depuis Juillet 2015, ces courants butent tous sur un obstacle majeur : leur crédibilité économique et leur capacité à faire plier les autorités européennes. Sous la direction de Syriza, la Grèce a mené un combat courageux contre la Troika et les autorités européennes. La légitimité démocratique de la position grecque était indéniable, attestée à la fois par la victoire de Syriza aux élections législatives, et par le résultat du référendum. Ces résultats ont été superbement ignorés par les autorités européennes et par les gouvernements, tant socialistes que conservateurs. La Grèce a été obligée d’appliquer une politique qu’elle avait rejetée, ce qui jette de sérieux doutes sur le caractère démocratique de l’UE. Il est clair que le gouvernement d’Alexis Tsipras n’avait pas de « plan B », c’est-à-dire d’alternative économique, à opposer au diktat de la Troika, ce qui fragilisait totalement sa position.

Il est évident que la volonté populaire exprimée dans un Etat européen n’est pas suffisante pour faire plier les partisans de l’austérité, qui placent leurs obsessions économiques au dessus de la démocratie. Si Tsipras n’y est pas parvenu avec une majorité nette et un parti comme Syriza, il y a de fortes chances pour que la situation se reproduise avec un autre pays. L’urgence d’un plan concerté au niveau européen, permettant de créer un vrai rapport de force avec les socialo-conservateurs qui se partagent le pouvoir dans l’UE, est la priorité absolue pour les courants de gauche.

Les composantes de la gauche : des ingrédients similaires, mais un dosage variable.

En ce qui concerne les différences, elles sont importantes. Dans un cas, c’est la direction d’un parti socialiste officiel, le parti travailliste britannique, qui a basculé du côté de la gauche, avec l’élection de Jeremy Corbyn à la tête du parti. Ce dernier défend des positions clairement hostiles à l’austérité. Si certaines de ses idées, en matière de politique étrangère par exemple, sont héritées du passé pacifiste de la gauche britannique et ne sont pas nécessairement partagées en Europe, pour l’essentiel, Jeremy Corbyn est dans la même mouvance que Die Linke, le Front de Gauche, Syriza, les deux blocs de gauche portugais, Podemos et Izquierda Unida en Espagne. C’est un fait majeur, d’autant que la gauche britannique a de solides experts en matière économique, et peut donc apporter une contribution essentielle au plan B. Reste à savoir bien sûr si Corbyn après avoir conquis le cœur des militants travaillistes, va parvenir à rassembler la quasi-totalité de l’opinion de gauche en GB. Comme disait Marx, le philosophe a interprété le monde, mais ce qui compte, c’est de le changer. La crédibilité de Corbyn se jouera en partie sur la question européenne, dans un pays où l’euroscepticisme de droite est fondé sur des valeurs profondément réactionnaires : défense de la flexibilité absolue du marché du travail et des marchés financiers, et refus d’accueillir des migrants. Il n’est donc pas impossible que Corbyn s’oppose à l’euro scepticisme, en réclamant au contraire davantage de régulation sociale à l’Europe.

Le Portugal est également dans une position singulière. Une coalition parlementaire a été créée entre le parti socialiste, qui, jusqu’à maintenant, ne s’était pas départi d’une ligne libérale de facture peu originale, et les deux blocs de gauche qui ensemble, totalisent près de 10% des suffrages. Le PC portugais, jadis un des plus traditionnels et des plus pro-soviétiques d’Europe, a formé un front avec les écologistes, ce qui démontre une ouverture idéologique réelle. L’autre bloc a été formé par l’UDP, organisation de masse traditionnellement active dans le domaine du logement et de la politique de la ville créée dans la foulée de la révolution des œillets de 1974, et dirigée à l’origine par les marxistes léninistes purs et dur d’obédience albanaise, le PCP (R). Il semblerait que le bloco ait également intégré des militants venus du trotskysme et l’éphémère MRPP maoïste. Ce sont donc deux regroupements formés à partir de courants fortement charpentés sur le plan idéologique, mais tactiquement d’une grande souplesse.

L’Espagne offre une configuration différente. Dans un premier temps, le PC a favorisé la création d’Izquierda Unida, qui, renforcé par des militants issus de l’extrême gauche, a remporté quelques succès. Toutefois, la création de Podemos a bouleversé les choses. L’’exaspération sociale est telle que le mouvement des indignés a rencontré un très rapide succès, avec des manifestations de rue, puis des luttes sur la question du logement, des victoires municipales, la mise en cause de la corruption. Dirigé par des trentenaires non liés à un appareil politique, et notamment par Iglesias, doté d’un charisme important, le mouvement est parvenu à se structurer et à remporter 20% des voix en décembre 2015. La gauche espagnole a déjà connu dans l’histoire des mouvements radicaux, formés sur la base de revendications démocratiques fortes, et très peu structurés idéologiquement. Ce fut le cas de la CNT, organisation anarcho syndicaliste importante dans les années 20 et 30, dont la plupart des adhérents n’avaient strictement aucune formation politique. Les animateurs du mouvement durent d’ailleurs créer, au sein de la CNT, une structure politique chargé de garder le cap idéologique, la Fédération Anarchiste Ibérique. Ce fut aussi le cas, dans les années 1970/80, de l’ORT, Organisation Révolutionnaire des Travailleurs, sorte de structure syndicale rivale à la fois de l’UGT socialiste et des Commissions Ouvrières dirigées par le PC. Sous direction maoïste, l’ORT remporta un vif succès avant de s’effondrer en quelques mois.

Il n’est pas impossible que les difficultés d’IU soient liées à l’importante propagande anticommuniste et antirépublicaine à laquelle les Espagnols ont été soumis sous le franquisme, et même depuis sa chute. La force de Podemos est de s’adresser à une autre génération, à la fois dépolitisée et radicalisée par le chômage et l’austérité. Il n’est pas du tout évident que Podemos ait été bien inspiré de soutenir la démarche indépendantiste en Catalogne. Le risque d’une contagion à d’autre pays européens est grand, et la gauche ne gagnera pas forcément à voir des régions prospères se replier sur elles-mêmes et refuser la redistribution de leurs richesses. Les micro nationalismes ne sont pas forcément progressistes.

Le succès de Podemos, après celui de Syriza et de la gauche portugaise, est une nouvelle étape dans la conquête du pouvoir par la gauche européenne.

Les cas de Syriza et de Die Linke sont bien connus, et ne nécessitent pas un développement. Disons simplement que l’un et l’autre ont été créés à la suite de l’alliance ou de la fusion d’organisations existantes, le PC et l’aile gauche du SPD en Allemagne, un des deux PC et une organisation socialiste radicale, Synapismos, en Grèce.

En France : confusion, absence de pilotage national et illusions spontanéistes.

En France, la situation actuelle est d’une extrême confusion. Dans un premier temps, un courant de gauche du PS, Pour la République Sociale, animée par Mélenchon a quitté le PS et créé le Parti de Gauche, puis œuvré à la création du Front de Gauche avec le PC et divers militants, C. Autain et C.Piquet, ce dernier issu du trotskysme. Divers groupes d’extrême gauche ont également rejoint le FDG. Le PG a amorcé une synthèse idéologique avec l’écologie politique et fait une place importante à cette dernière dans son programme. Deux problèmes se sont rapidement posés. Un interne au PG, l’autre interne au FDG. Le PG a remporté l’adhésion de beaucoup dès sa création, mais ne s’est pas doté d’une structure réellement opératoire. Il n’a pas géré efficacement le débat entre les divers militants que le composaient, ce qui a généré de nombreuses frustrations. Par ailleurs, il a adopté un fonctionnement à la fois centralisé en matière de cap idéologique, et totalement informel à la base, source de confusion. La légitimité des décisions n’étant pas évidente, il a rapidement été abandonné par beaucoup. Le PCF, fort de sa longue histoire et persuadé de l’importance de la préservation de son appareil et de ses quelques mandats électifs, a souvent préféré une alliance tactique avec son vieil ennemi, le PS, plutôt que l’aventure avec un FDG dont la culture lui rappelait trop les foucades du gauchisme. Lors des municipales de 2014, le PC a conclu des alliances prématurées avec le PS… tout en critiquant ce dernier au plan national. Ce manque de lisibilité s’est accentué lors des régionales de novembre 2015, où le FDG a été » incapable d’avoir une stratégie nationale, dans un scrutin dont les enjeux étaient essentiellement nationaux.

La tactique d’EELV a ajouté à la confusion : parfois alliés au FDG, parfois au PS, parfois seuls, ils hésitent entre une stratégie à la Hulot ou Placé, de participation à des gouvernements dont ils ne partagent que très partiellement les orientations, et une fusion avec la gauche radicale.

La situation, en 2016, présente quelques similitudes avec celle qui prévalait après le reflux du mouvement de mai 68. La stratégie du PC lui a valu peu de succès, avec l’échec de Bartolone en région parisienne, le gros échec de Dartigole en Aquitaine Charente Poitou Limousin, l’élimination dans les régions où le FN menaçait de remporter la majorité. L’appareil électoral a fonctionné, mais sans mordre sur l’électorat. En revanche, l’absence de clarté a été très mal vécu. Autant les militants communistes sceptiques vis-à-vis de la stratégie de FDG retrouvent des réflexes anti gauchistes et anti Mélenchon (ce dernier accusé d’être un agent du PS), autant les non communistes sont-ils prompts à mettre en exergue les vilains défauts du PCF : son obsession pour la préservation de son appareil et de ses quelques mandats électifs. Le pire est que les uns et les autres ont en partie raison – à l’exception de l’accusation faisant de Mélenchon un sous-marin du PS. Le tout est de faire la part des choses.

On voit poindre ici ou là des initiatives consistant à imiter Podemos. En France, l’idée qu’il faut se défier des partis politiques, et que la dynamique de changement viendra d’ailleurs est aussi vieille que le mouvement ouvrier et socialiste. Le courant syndicaliste révolutionnaire, fort influent dans la CGT d’avant 1914, ne disait pas autre chose. Après Mai 68, de nombreux militants ont embrassé le « spontanéïsme », l’idée que « les masses » comme on appelait impoliment les citoyens, étaient naturellement radicales quand elles n’étaient pas bridées par les appareils, et qu’elles trouveraient toutes seules, ou presque, le chemin de la démocratie et de la révolution. On a ainsi donné un brevet de radicalité à tous les mouvements sociaux, petits commerçants, paysans, (quelle que soit leur démarche), prisonniers de droit commun, immigrés des foyers Sonacotra, micro nationalismes régionaux. Les tentatives de mordre sur la classe ouvrières ont été plutôt maladroites et rarement réussies. Ce mouvement est symbolisé par la photo de Jean Paul Sartre, directeur de la Cause du Peuple, haranguant les ouvriers de Renault, juché sur un tonneau et armé d’un mégaphone. Ce mouvement spontanéiste, dirigé en fait par des militants maoïstes dotés d’une forte culture politique, utilisait des slogans simplistes, voire frustes, et cherchait par tous les moyens, y compris les plus démagogiques, à allumer la « haine de classe ». Le recours à la violence était courant, et l’affaire s’est terminée par une guerre, heureusement symbolique, et pratiquement privée entre militants et policiers. En 1972, tout était fini.

Cette illusion spontanéiste moderne se combine avec une critique de la démocratie formelle, des règles statutaires, et avec la valorisation de la culture de l’assemblée générale. La « base » est investie de vertus, surtout quand elle n’a aucune culture politique, et le débat politique se limite à la recherche de ce qui est le plus radical et conduit à un affrontement maximal avec le pouvoir. La similitude entre le jeu de rôles de Notre Dame des Landes et le Larzac des années 70 n’échappe à personne.

Cette voie est vouée à l’échec. Si la gauche doit réussir, elle ne peut pas échapper à un travail de synthèse idéologique qui ne se fera pas de façon spontanée et désordonnée. Aucun appareil politique légitime ne peut se construire sans règles démocratiques permettant de distinguer la majorité de la minorité. On n’a toujours rien inventé de mieux que la démocratie représentative pour désigner la direction d’un courant politique. Courir après les mouvements, comme NDDL ou ceux qui contestent la construction d’une ligne à grande vitesse ne sert qu’à détourner l’opinion des problèmes de chômage, de précarité et de montée des inégalités. Il est probable que la construction de NDDL est une ânerie, mais y a t il de quoi passer sa vie dans un buisson déguisé en marcassin et prendre des coups de matraque pour cela ? N’y a-t-il pas plus important ? Faut il laisser les questions vraiment centrales au Font National ?

Conclusion : Unité et élaboration d’une alternative d’envergure européenne.

Il n’a pas d’autre voie en France que la recherche d’un accord politique au plan national entre les courants constitutifs de la gauche radicale. Ces courants existent et ont un boulevard devant eux s’ils se présentent en 2017 unis autour d’un seul candidat. Le travail de synthèse idéologique a commencé, et se poursuivra immanquablement, sur le long terme. Ce qui est en revanche indispensable et urgent, c’est à la fois un accord politique national et la formalisation du « plan B », au niveau européen. Si nous ne présentons pas une alternative économique et politique crédible, les citoyens ne nous suivront pas, et on ne peut pas leur en vouloir. Des spécificités nationales fortes vont continuer à exister dans les différentes gauches européennes, car les idéologies politiques sont le produit de l’histoire, et l’histoire est différente selon les pays. On ne peut pas demander à la gauche britannique de devenir laïque et à la gauche française de cesser de l’être. Les voies de la régulation du marché du travail sont aujourd’hui très différentes d’un pays à un autre, le rôle de l’Etat étant encore une fois très différent. La protection sociale n’est pas administrée de la même façon – parfois par l’Etat, parfois par les partenaires sociaux. Elle est même financée de façon différente.

Néanmoins il faut déterminer ce qui peut rester du domaine de la régulation nationale, et ce qui doit devenir commun, en particulier en matière de règles et de minima sociaux, de fiscalité et de politiques macro économiques. Il n’y a pas de voie nationale vers le socialisme possible quand on a contre soi la Commission Européenne, le FMI et les gouvernements d’Europe du nord. Nous avons sous les yeux la preuve par Syriza. Seule l’arrivée au pouvoir dans plusieurs pays d’équipes politiques ayant réfléchi à leur stratégie commune en matière sociale et économique permettra de faire pencher la balance du bon côté. Il ya du pain sur la planche.

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