Blair et modèles

Publié le par jean-paul Revauger

La Grande Bretagne de Tony Blair entre deux modèles de société.

JP Révauger.

 

 

 

            Evoquer la question des modèles est par définition un exercice comparatif, sinon normatif. Il faut donc en premier lieu se donner un cadre, ou plusieurs cadres interprétatifs, dans lesquels le pays étudié pourra être situé par rapport aux autres. L’exercice est d’autant plus difficile que les cadres reflètent toujours les conceptions de leurs auteurs, et sont un exercice rhétorique, certes utile, mais un peu artificiel. La chose est compliquée par l’utilisation de la thématique des modèles dans le discours politique, les expériences étrangères étant le plus souvent présentées sous un jour négatif.

 

La Grande Bretagne, universaliste ou libérale ?

 

            En ce qui concerne la Grande Bretagne,  et la question du modèle social, deux cadres interprétatifs s’affrontent. Dans le premier, qui a longtemps dominé en Grande Bretagne dans le milieu des experts en politique sociale, et qui a eu son apogée au moment de la célébration du 50ème anniversaire du rapport Beveridge, la coupure épistémologique avec le passé voulue , précisément, par Beveridge, est définitive.[1] Les New Poor Laws appartiennent au passé, et l’accès de tous les citoyens à une protection sociale gratuite, financée par l’impôt  et  de bon niveau est l’objectif, indissociable de l’identité britannique elle même. Dans cette optique, un peu « Old Labour », les politiques conservatrices des années 1980 et 1990 étaient  une aberration historique, due à l’influence maléfique des penseurs néo-libéraux, de l’école de Chicago,  et des think tanks qui relayaient leurs discours. Le retour du Parti travailliste aux affaires permettrait de remettre l’Etat Providence sur les rails qu’ils n’aurait jamais dû quitter . Les attentes étaient donc très fortes, et le décalage entre les politiques du New labour et  celles ci est interprété avec sévérité, sur le mode de la trahison.

 

 

L’autre schéma interprétatif fait de la Grande Bretagne le pays, non pas de la protection sociale égalitaire et universelle, mais du libéralisme. Ceci est le fait soit de dirigeants conservateurs des années 1990, prompts à souligner les avantages comparatifs de la Grande-Bretagne par rapport à la France pour les chefs d’entreprise, soit, dans le milieu scientifique, des partisans de l’analyse de Esping Andersen, c’est à dire des experts favorables au modèle scandinave[2]. Pour Esping Andersen, il existe un modèle anglo-saxon, distinct du modèle scandinave et du modèle continental. Le modèle le plus élaboré, qui prévaut donc en Scandinavie, partage avec la Grande Bretagne le principe universaliste, mais il l’applique de façon systématique et généreuse, ne se limite pas aux secteurs de la santé et de l’éducation, mène une politique familiale égalitaire encourageant l’égalité entre les sexes et la participation des femmes au monde du travail. Il s’accompagne de politiques d’activation du marché du travail incitatives et fondées sur la qualification des chômeurs, et d’un système de  relations professionnelles impliquant les partenaires sociaux  dans des négociations  stratégiques au niveau national, allant bien au delà de la question des salaires. Outre le plein  emploi, on peut aussi ajouter la recherche de créneaux technologiques à forte valeur ajoutée et l’encouragement de l’innovation. A contrario le « modèle anglo-saxon » d’EA est caractérisé par la modicité des revenus  de remplacement, et en particulier des allocations chômage, le ciblage des aides sociales en fonction des ressources des allocataires,  l’absence de politique familiale, une absence de l’Etat dans la régulation des relations professionnelles, un droit au travail apportant des garanties minimales aux salariés, des négociations sociales décentralisées et essentiellement concernées par le niveau des salaires, une absence de procédures de consultation et a fortiori de participation des salariés, un relatif désintérêt pour les formations techniques, et pour la promotion des travailleurs issus de filières techniques. Si le système éducatif, jusqu’à l’enseignement secondaire,  et le système de santé sont  à  vocation universaliste, le niveau de soin et de formation reflète un investissement relativement faible. Les points communs avec le système universaliste scandinave, phare des experts européens, et mythe mobilisateur puissant pour beaucoup d’acteurs du champ en Grande Bretagne, sont donc rares, et tiennent surtout à la nature du financement, par l’impôt de la protection sociale.

Cette interprétation extrêmement critique du système britannique a vu le jour dans les années conservatrices, et même pendant la période suivant le départ de Margaret Thatcher. Néanmoins, les partisans de l’approche fondée sur les modèles considèrent que les évolutions politiques à court terme ne modifient pas fondamentalement les choses, et que les tendances lourdes, la « path dependency » des économistes et des experts en politique sociale, sont d’une importance capitale. Dans cette optique,  les évolutions politiques s’expliquent à la fois par leur propre dynamique et par le substrat anthropologique, mais les modèles sont un peu intemporels. Ceci revient à poser la question de la signification historique du thatchérisme, et du blairisme, si on peut oser cette juxtaposition rhétorique. En d’autres termes, il s’agit de réfléchir à l’importance relative du long terme et du court terme.

            Dans quelle mesure le modèle britannique a t’il évolué, sous la houlette de Margaret Thatcher, et à quel point cette évolution a t elle été poursuivie, amplifiée, inversée ou infléchie, par le New Labour depuis 1997 ? La question n’est pas mince, car il faut garder à l’esprit la difficulté que les civilisationnistes et les politologues  français ont rencontrée lorsqu’il s’est agi d’interpréter le thatchérisme dans les années 1980. Celui ci a longtemps été perçu comme un accident de l’histoire, du soit à la personnalité de Mme Thatcher, soit à l’alchimie particulière de son courant politique, soit à la mauvaise configuration des planètes sociales et économiques dans les années 1970, soit à l’action des cénacles, réseaux ou think tanks inspirés par l’Ecole de Chicago, soit aux maladresses et aux contradictions internes de ses opposants. Cette approche visant à présenter le thatchérisme comme une tumeur maligne, une excroissance contre nature, en contradiction avec les intérêts à long terme du pays, se fondait  sur l’idée qu’une économie moderne ne saurait s’appuyer exclusivement sur les services, et aurait dans tous les cas de figure besoin d’une base industrielle.  Inversement, une fois le caractère stratégique, global, du thachérisme  compris et intégré, le discours descriptif s’est immédiatement mué en discours prescriptif. C’est ainsi que les caractéristiques principales de la société britannique, après le traitement de choc imposé par Thatcher, que l’on décrira comme une société post industrielle, post fordiste, ou flexible, furent présentés non pas comme résultant d’une approche politique particulière et délibérée, mais comme des caractéristiques historiques lourdes, inévitables, déterminantes pour toute la période ouverte dans des années 1980, et dans lesquelles nous sommes aujourd’hui entièrement plongés. Ce qui « était » est devenu ce qui « devait être », et « ce qui doit être imité »,  attitude qui est l’essence même du conservatisme et du fatalisme. Le caractère inéluctable du glissement de la Grande Bretagne vers une société de flexibilité, dominée de part à en part par la logique du marché, y compris dans ses services publics, en d’autre termes, une société plus proche du modèle en vigueur aux Etats Unis que de l’économie sociale de marché européenne, et a fortiori du modèle français organisé autour de l’Etat,  est au cœur de la démarche de Giddens, père symbolique de la Troisième Voie. [3]

 

La politique de santé : marchandisation ou démarchandisation ?

 

Si nous voulons dépasser l’usage politicien ou polémique de la référence aux modèles, qui est fréquente, il faut trouver les concepts qui serviront de pierre de touche, et qui constituent les caractéristiques essentielles de chacun de nos « modèles ». Ceci est un point de départ, mais ne résout pas totalement la question dans la mesure, où, en réalité, tout est question de proportion. Il ne suffit pas d’afficher un principe, comme l’universalisme par exemple, pour que celui ci soit une caractéristique d’un modèle. Encore faut il qu’il soit appliqué, et que le niveau de prestation soit bon. De la même façon, il ne suffit pas qu’un pays ait une bonne constitution pour qu’il puisse être considéré comme démocratique. Aux yeux de Esping Andersen, et des experts qui ont adopté son modèle,  le concept clé, qui permet de faire la différence entre les modèles, est celui de démarchandisation. Il va sans dire que ce critère, éminemment politique, est à contre courant des tendances dominantes dans le monde des experts en économie et en finances publiques. On se situe très loin des critères « de Maastricht », de ceux de la Banque Centrale Européenne, ou de l’OCDE, fondés sur le contrôle de la masse monétaire, l’équilibre des finances publiques, l’endettement public et l’inflation. Pour Esping Andersen, un pays qui se rapproche du modèle idéal, de type scandinave, doit permettre à l’ensemble de sa population d’avoir accès gratuitement à un certain nombre de services publics. Cet accès doit être à la fois garanti en théorie, et concrétisé par des politiques qui vont s’assurer de l’effectivité de   l’utilisation des services publics  (le « take up of benefits »). Esping Andersen ne se prononce pas sur la forme juridique des instances qui vont permettre à la population d’avoir accès à un service. Il est en revanche essentiel que cet accès soit gratuit et réel. Le système de santé américain, dans lequel les Etats Unis investissent, globalement et par tête d’habitant, des sommes plusieurs fois supérieures à celles de la France, et, a fortiori, de la Grande Bretagne, est , à l’aune de ce critère, totalement marchandisé. La fraction de la population qui n’est pas en état de participer au financement de sa couverture médicale bénéficie d’une couverture minimale de bas niveau. Le reste de la population souscrit à des assurances privées, à des taux parfois très élevés, et bénéficie de soins de grande qualité. Sur le plan mondial, c’est ce système dual, décrit  autrefois par Galbraith comme « private affluence and public squalor » qui prévaut, en particulier dans les pays du sud. Les garanties universalistes, parfois constitutionnelles, assurent en effet des niveaux de soin très bas. Les classes possédantes, et une fraction des classes moyennes, lorsque celles ci existent, ont recours à l’assurance privée pour obtenir une protection du « risque santé », pour employer la nomenclature française. Dans cette optique, il nous appartient de déterminer si le NHS, entre les mains des gouvernments New labour,  s’est rapproché ou éloigné de la logique de « marchandisation », et donc, du modèle américain.

Cette question est cruciale, et se pose depuis le renouveau de l’assurance médicale privée en GB, à partir des années I975, date à laquelle le niveau de soins offerts par le NHS se dégrade. Au cœur de la question du welfare se trouve en effet la question de la qualité du service, qui était à la base du compromis social de l’après guerre, le « post war settlement ». Les classes aisées acceptaient le financement du welfare par la fiscalité, mais, en échange, obtenaient l’accès à ce qui était à l’époque un des meilleurs systèmes de soin du monde, ou à l’un des plus performants systèmes éducatifs. C’est la lente dégradation du niveau de soin qui a provoqué à la fois la montée en puissance du secteur privé et des assurances privées, et qui a nourri l’offensive conservatrice contre les services publics. En matière d’engagements budgétaires, et , par voie de conséquence, de qualité du service, le bilan des gouvernements Blair est tout à fait clair. Après un premier mandat très prudent et attentiste, les financements obtenus par le NHS ont grimpé en flèche, comme en attestent les chiffres donnés plus loin dans ce volume. Le programme électoral de Blair sonne une charge triomphale dans ce domaine : « Already, we have an extra 27 000 doctors in post or in training and 79 000 extra nurses ». [4] Il faut faire la part de la rhétorique, et  globaliser  le nombre des étudiants en médecine et celui des médecins est peut être un procédé qui amusera les commentateurs cyniques. Néanmoins, les chiffres sont là, et l’argumentation politique  est elle même révélatrice. On se félicite d’investir dans la santé publique, ce qui n’était pas le cas sous Mme Thatcher ou M. Major. Par ailleurs, la question de la qualité des soins est au cœur de la rhétorique. Des engagements sont pris pour réduire les waiting lists, plaie du NHS, les services d’urgence bénéficient de soins particuliers, et les maladies nosocomiales, plaie de tous les systèmes, mais particulièrement délétères dans les hôpitaux britanniques parfois un peu vétustes, sont l’objet de soins particuliers.

La rhétorique publique met également l’accent sur la question du choix des patients, et le mot fétiche des libéraux « empowerment » est repris à son compte par le New Labour. Il s’agit de mieux informer les patients, et de leur donner davantage de pouvoir , d’augmenter leur marge de décision, dans le choix de certains établissements ou de certaines options. On trouve ici l’écho d’une tendance lourde, visant à réduire le pouvoir des experts, et à renforcer celui des usagers/clients. Dans cette optique, on se situe dans le cadre de l’amélioration du service rendu par un service public On trouve ici, également, l’idée , d’inspiration inverse, selon laquelle seul le principe de la concurrence entre agents économiques peut garantir la qualité. L’ambiguïté est en fait savamment entretenue. Les partisans de la théorie du complot, les militants de gauche qui voient dans Blair un libéral déguisé en social démocrate, un ‘digne héritier de Thatcher » qui s’efforcerait de faire pénétrer plus avant les principes du thatchérisme dans la société britannique, pourraient être renvoyés dos à dos avec ceux qui voient  en lui un travailliste traditionnel, utilisant habilement la rhétorique libérale pour rendre sa politique acceptable aux yeux des marchés financiers  et d’une opinion britannique  globalement plus proche d’Adam Smith que de Karl Marx.

La question du choix et de la qualité  est cependant cruciale, car  elle reprend à la racine la question du compromis social originel. On peut en effet considérer que si le caractère social et égalitaire du modèle britannique  est menacé, en matière de santé, c’est bien par la dégradation du niveau du NHS depuis les années 1970, et par la montée en puissance d’un secteur privé autrefois minuscule mais aujourd’hui en plein essor. Aussi, la Private Finance Initiative, qui consiste à attirer vers le NHS des investissements du secteur privé, et la pratique consistant à acheter aux fournisseurs de soins privés – britanniques ou étrangers-  des prestations mises gratuitement au service des patients du NHS peuvent elles être interprétées non pas comme une « privatisation du NHS », mais , bien au contraire, comme la volonté de mettre un service de bonne qualité  à la disposition des patients du NHS gratuitement. Ceci revient à mettre sur un pied d’égalité  patients aisés du secteur privé, souscrivant à une assurance médicale privée, et patients du service public. Dans cette optique, la politique de Blair s’inscrit bien dans la logique de la démarchandisation scandinave. Sur le long terme, la poursuite du PFI et de la politique d’achats de soins recèle des dangers en termes budgétaires, sur lesquels les Français, habitués au déficit de la Sécurité sociale, n’ont pas besoin d’être éclairés. Plutôt que vers le modèle américain, c’est vers le modèle français que la GB se dirige en matière de santé, avec tous les inconvénients que cela comporte à terme. La logique du secteur privé est d’augmenter le niveau de son offre en permanence, ce qui entraîne une dynamique perverse incontrôlable, et impose aux autorités un rationnement des soins dont les modalités ne sont pas consensuelles. Il n’en reste pas mois que, du point de vue de l’usager, les deux systèmes sont largement démarchandisés. Même si cette logique n’est pas arrivée à son terme, et si des inégalités subsistent, l’écart qui les sépare du système américain ou de ceux des pays du sud est énorme, et se creuse tous les ans.

Les partisans de la thèse de la privatisation rampante du système de santé britannique font également remarquer que le New Labour a dans une certaine mesure emboîté le pas aux conservateurs en voulant faire pénétrer les mécanismes de marché au sein du NHS. Cette question est tout à fait secondaire par rapport à celle de l’accès aux soins pour la totalité des usagers, indépendamment de leur capacité à financer leur prise en charge. Elle est néanmoins importante, ne serait ce que parce que cette politique représentait pour les Thatchériens, incapables de privatiser le NHS comme ils l’auraient souhaité, une compensation, ou  un lot de consolation . Il s’agissait pour eux de faire pénétrer la logique du marché au sein même des services publics, en important des directeurs de supermarché pour diriger le NHS s’il le fallait.  La création de l’internal market, la transformation des cabinets de  généralistes en GP fundholders, la mise en concurrence des hôpitaux publics représentaient une curieuse pantomime à l’intérieur d’un service public, de même que les tractations budgétaires entre départements dans les universités. Tout ceci fut attaqué par le New Labour non pas sur le fond, mais au motif que les vrais problèmes , liés au niveau du financement, n’étaient pas abordés, et que les mécanismes de régulation de ce soi disant « marché interne »  étaient lourds et extrêmement coûteux. Le labour a poursuivi dans une certaine mesure cette politique, en encourageant les hôpitaux bien gérés et méritants à devenir des « trusts », aptes à obtenir des financements publics supplémentaires. On est là dans la même logique que celle qui explique l’établissement de « league tables » en matière éducative, avec évaluation et classement des lycées. L’idée de concurrence est bien là, mais on reste au sein d’une logique démarchandisée. Quant aux GP fundholders, ils ont été remplacés par des Primary care groups, à la configuration plus large, au nom de la « joinedupness », le besoin de coordination. La Labour a donc fait un choix politique, en  faveur de ce pseudo marché, de ce quasi marché comme disent ses partisans, pour des raisons sur lesquelles on ne peut que spéculer. On peut donc considérer que la Grande Bretagne a gardé et embelli un système démarchandisé du point de vue de l’usager, mais s’est orientée vers un renforcement des logiques de marché du point de vue de la structure interne de son système. Ceci ne clarifie pas la question du modèle auquel elle se rattache.   Pour clore cette question, on peut noter que, sur le plan européen et dans toutes les instances où débattent les experts en économie de la santé, le quasi marché est présenté sous un jour très favorable, les réformes conservatrices sont louées, et la continuité entre la politique thatchérienne et celle de Tony Blair est mise en exergue. Ceci apporte la preuve, s’il en était besoin, de l’orientation idéologique, et un peu de la crédulité de ce milieu intellectuel, aussi sensible au spin que les autres, mais aussi de l’absence d’isolement de la Grande Bretagne , dont les politiques et la rhétorique sont en phase avec la culture des experts  … et des décideurs , au niveau de l’OCDE comme de l’Union Européenne.  Il n’y a pas, dans ces milieux d’experts économiques, d’affrontement entre les modèles, mais plutôt pensée unique.

 

At the heart of Europe.

 

La question de l’isolement, ou de l’influence de la Grande Bretagne dans les instances internationales et en Europe se pose avec acuité. Le domaine de la santé et de la politique sociale  reste certes de la compétence des Etats membres de l’Union, même si les Traités de Maastricht et d’Amsterdam affirment l’importance de la question et réaffirment les bonnes intentions du législateur européen en la matière. Ceci ne signifie nullement que le niveau supra national soit négligeable . Dans la pratique, les acteurs économiques intervenant à une échelle européenne dans le domaine de la santé, à savoir  l’industrie pharmaceutique et les compagnies d’assurances ont un poids considérable. Les décisions stratégiques obéissent donc   à la fois aux  politiques industrielles que les gouvernements entendent parfois mener, et qui ont un impact transnational du fait de l’internationalisation du secteur,   et aux logiques économiques propres de ces agents . Une puissante logique économique, voire financière, par nature libérale, et culturellement anglo-saxonne, échappant largement aux considérations d’ordre social, éthique  ou politique est donc à l’œuvre. Par ailleurs,  quatre  sources d’influence dans la détermination des politiques publiques sont souvent identifiées : les économistes de la santé, les consultants, les organisations internationales, et les experts. Dans ces quatre domaines, l’influence idéologique du monde anglophone, et en particulier des Etats Unis,  est prépondérante. Patrick Hassenteufel, souligne la domination des économistes américains et notamment de Alan Enthoven, depuis la fin des années I980, dans les débats britanniques. Les consultants privés, influents dans les pays de l’Est, qui ont du refonder leur système de protection sociale dans les années 1990, prônent globalement l’utilisation des modes de gestion du secteur privé dans les services publics, ce qui correspond parfaitement à la logique thatchérienne. [5] Quant à l’OCDE, dont le rôle idéologique a été considérable pendant la période de transition entre les logiques keynésiennes et les logiques néo-classiques dans la cruciale décennie des années 1980, elle est, en matière de santé, acquise à l’idée de la « concurrence organisée », « associant régulation publique et économie de marché »[6]. On est donc très loin du temps où les politiques publiques nationales étaient élaborées dans le bureau d’un William Beveridge ou d’un Titmuss, par  les collaborateurs de Nye Bevan, ou dans les séminaires de la London School of Economics. La mondialisation de la pensée est certes  un phénomène  enthousiasmant, permettant la réalisation de nouvelles synthèses, encourageant la prise en compte de la totalité des problèmes, et le dépassement des visions nationales. Elle est aussi le vecteur de la domination mondiale des problématiques libérales anglo-saxonnes, du modèle économique anglo-américain, et mêmes des modes de régulation et d’humanisation du système caractéristiques du monde anglophone, comme le remplacement de la politique par l’ éthique, de l’égalité par l’équité, ou de la fraternité par la discrimination positive. La Grande Bretagne de Tony Blair est tout à fait à son aise dans une mondialisation qui étend son influence bien au delà de ce que sa démographie et sa puissance géopolitique  réelle justifierait. Au niveau européen, l’absence de légitimité politique des instances de l’Union, qui ne représentent plus aujourd’hui qu’ un point d’équilibre provisoire entre les 25 pays membres,  impose aux dirigeants de s’en remettre aux experts, sommés de définir les « bonnes pratiques », c’est à dire d’extraire des diverses politiques nationales les éléments les plus satisfaisants, en fonction de  critères qui n’ont de scientifique que le nom. Des choix politiques sont ainsi faits , et présentés comme des choix scientifiques ou techniques, s’imposant d’eux mêmes aux gouvernements nationaux. La « communauté épistémique » des experts, travaille en langue anglaise, sur la base de recherches  rédigées dans un anglais plus ou moins convaincant selon leur proximité avec le monde anglophone, et publiées dans des maisons d’édition américaines ou parfois britanniques , dont les choix éditoriaux dépendent  de l’adéquation des travaux soumis à publication avec les goûts du public anglophone. Le caractère stratégique d’Internet renforce encore cette tendance lourde.  Il y a là un vrai problème politique, qu’on ne peut réduire aux récriminations passéistes de nationalistes sentimentaux. La Grande Bretagne est bien « au cœur de l’Europe », et jouit à ce niveau d’une influence idéologique et politique disproportionnée. Le « modèle britannique » est parfaitement en phase avec le discours dominant des experts et des organisations internationales. Les limites de cette influence en dehors du Royaume Uni sont clairement politiques, et sont apparues lors du référendum français sur la constitution européenne.

 

Modèles et rhétorique.

 

La santé ne constitue qu’un domaine parmi d’autres, et, dans la définition d’un modèle, il serait indispensable d’étudier l’éducation, les relations professionnelles, l’évolution du marché du travail, et bien sûr les politiques de retour à l’emploi, appelées « activation du marché du travail ». Un modèle est un tout, et un système peut parfaitement être très marchandisé dans un domaine, comme la Grande Bretagne dans le domaine des retraites, et plutôt démarchandisé par d’autres aspects, comme ce pays dans le domaine de la santé ou de l’éducation. Sans entrer dans les détails de ces différents champs, on ne peut que constater le caractère contradictoire des évolutions. En matière de retour à l’emploi, la GB a clairement adopté des politiques contraignantes pour les chômeurs, qui ne bénéficiaient d’ailleurs au départ que de conditions relativement moins favorables que leurs homologues français. On pourrait donc considérer que le gouvernement de Tony Blair en est resté à une politique « libérale anglo saxonne » dont les sources d’inspirations seraient à la fois l’éthique victorienne du travail, la stigmatisation de l’oisiveté, encore présente chez Beveridge, et le workfare américain. Ce serait oublier deux choses : d’une part  le workfare ne s’applique aux USA qu’à une fraction extrêmement faible des chômeurs, car sa mise en œuvre à grande échelle serait beaucoup plus coûteuse que l’abandon des chômeurs à leur sort pratiqué communément. D’autre part il faut garder à l’esprit  le caractère contraignant du système scandinave, qui ne laisse aucune porte de sortie aux chômeurs, et combine une active politique de formation encadrée, des allocations généreuses, et, dans le cas du Danemark, une législation très libérale en matière de droit de licenciement. Par ailleurs le New Deal a mobilisé des sommes énormes dans la requalification des chômeurs, et est axé sur une politique de formation, certes très incitative et  vigoureuse, et sur l’augmentation du nombre de personnes actives sur le marché du travail. La GB, dans domaine, a donc davantage évolué vers le modèle danois que vers le modèle texan.

Deuxième constatation,  les politiques ne sont pas forcément cohérentes, si on les considère comme un ensemble, mais doivent leur logique interne à des facteurs endogènes, ou à des contraintes politiques. Tony Blair ne cherche pas à entrer dans un modèle, et tout gouvernement navigue un peu à vue.   La question des frais d’inscription dans l’enseignement  supérieur est un exemple parfait de la complexité des contraintes . Comment interpréter la décision prise en fin de compte, consistant à faire régler leurs frais de 3000 £ par an ,  a posteriori, par les étudiants obtenant des emplois leur rapportant plus de 15 000 £ annuellement ? On peut considérer qu’il s’agit d’un pas dans la direction de la marchandisation, dans la mesure où l’usager doit s’acquitter de frais très élevés, différents selon la discipline et l’établissement choisis. Le gouvernement  crée bien un marché, une offre et une demande. On peut , à l’inverse, considérer que le fait de repousser le remboursement du prêt, et donc le paiement, et de le lier à la rémunération ultérieure, déconnecte le service de la capacité financière du « client » et de sa famille. Le New Labour  répond ici à l’objection émise par les sociologues de l’éducation depuis le début des années 60, selon lesquels le système, financé par l’impôt, bénéficiait en fait uniquement aux classes moyennes et supérieures, les fameux « héritiers » de Bourdieu.  Ceci serait d’autant plus vrai que le système de bourses sera efficace et généreux, ce qui dépend de paramètres imprévisibles. Enfin , l’attribution de ressources nouvelles à l’enseignement supérieur public permet aux établissements de participer avec quelques chances de succès à la compétition mondiale et d’offrir aux usagers des conditions de travail décentes et donc des possibilités réelles de réussite et de promotion, supérieures à celles  des services publics exsangues, voire misérables,  de certains pays continentaux . Nous touchons là du doigt les limites de notre exercice d’évaluation et d’interprétation de l’histoire immédiate. C’est le niveau des financements, et la pratique qui permettra de savoir si la réforme de l’enseignement supérieur britannique s’inscrit dans une logique de marchandisation ou dans son contraire.

 

 

Comme on le voit à propos de la santé, le gouvernement ne se soucie pas d’entrer dans tel ou tel modèle, mais de mener une politique qui satisfera concrètement son électorat tout en restant en phase avec  ses principes, tout en lui gardant les bonnes grâces  des experts, et des « leaders d’opinion ». Le rapport au libéralisme, la proximité avec la culture d’entreprise, voire la proximité avec le discours d’origine américaine sont cruciaux non pas parce que Blair est un idéologue libéral, mais parce qu’ils représentent la garantie de compte rendus élogieux dans les milieux savants, demi savants, ou chez les journalistes acquis à ces thèses dans le monde anglophone. Chaque volée de bois vert reçue par Monsieur Blair de la part de la gauche travailliste ou de tel ou tel leader, pamphlétaire ou journaliste français fait progresser sa côte dans les médias britanniques, car elle est perçue comme un preuve de son bon sens. Chaque colloque français évaluant la proximité du blairisme et du modèle américain fait progresser la cause de Tony Blair. La totale maîtrise de la communication et le contrôle presque autoritaire exercé par le New Labour sur son expression publique ne s’expliquent que par le traumatisme des années d’opposition , pendant lesquelles une  presse déchaînée  et partiale utilisait chaque maladresse et chaque faux pas, voire chaque entrechat involontaire d’un leader travailliste sur les plages du Sussex pour persuader l’opinion de l’incompétence de ce parti[7].

La question des modèles, dans un pays censé être pragmatique, est un peu une sous-catégorie de la rhétorique : être classé parmi les modèles libéraux est certes inacceptable pour les partisans d’un affichage résolu des ambitions égalitaires  et universelles  du socialisme, qui sont partie prenante de la tradition  et de l’identité travailliste. En terme électoraux, qui sont sans doute un puissant déterminant des dirigeants travaillistes, c’est plutôt un avantage. Il est en tout cas impossible de trancher de façon abrupte et de porter un jugement univoque sur les politiques publiques de Tony Blair. Au dela du « ni ni » des socialistes français (« ni privatisations ni nationalisations ») des années 1980, le blairisme semble être un curieux mélange de lieux communs libéraux, de considérations éthiques, de pragmatisme politique, mais aussi de principes universalistes et même de réminiscences socialistes et de politiques inspirées par le modèle scandinave. Dans cette optique, il se situe sans ambiguïté dans la lignée de ses prédécesseurs travaillistes.

            Les pages qui suivent permettent de dépasser les images d’Epinal. Utiliser le concept de modèle ne signifie pas réduire un pays à un ensemble de politiques et de pratiques cohérentes, auxquelles l’anthropologie ou les contraintes donneraient un sens unique.  Des influences contradictoires sont à l’œuvre : le libéralisme , héritage historique du Labour, renforcé par la piqûre de rappel thachérienne en fait partie. Le modèle scandinave , sans aucun doute, est présent dans les politiques de l’emploi, de la famille, de la santé. Le modèle français en matière d’intégration des immigrés, est en butte aux politiques multiculturelles, encore ancrées malgré leur relatif discrédit depuis 2001. Au cœur du modèle britannique se trouve la question de l’emploi : il faut mettre la Grande Bretagne au travail et en phase avec les besoins de  l’économie. La formation, pour la première fois au premier plan, est destinée à cela. Jeunes et vieux, femmes et hommes, mères célibataires, handicapés légers et personnes valides, chacun doit retrouver le chemin de l’emploi. Si le pays doit rester au premier plan dans la concurrence mondiale en matière de «  connaissance »  et de TICE, il doit avoir des citoyens formés, efficaces, et mobilisés. Il est donc important d’augmenter le nombre de travailleurs, plus que de réduire le nombre des chômeurs, ce qui ne sera qu’une conséquence. Il faut reconnaître que, en la matière, la Grande-Bretagne est parvenue à ses fins. Le blairisme n’est certes pas l’équivalent du thatchérisme, pour lequel les seules recettes néo-libérales étaient en mesure de parvenir à cet objectif. Il  serait toutefois irréaliste d’oublier, ou d’interpréter comme une contradiction interne, le caractère fortement incitatif, voire contraignant, des politiques blairistes, ce qui ne les éloigne d’ailleurs pas du modèle scandinave, qui laisse peu de place à la fraude et au refus de travailler, et comporte une forte pression sociale. Il faut faire entrer la Grande-Bretagne dans le nouveau modèle économique, décrit par les uns comme post fordiste, ou post industriel, en tout cas dominé par les services et les nouvelles technologies. Ceci se fait de gré ou de force. Après les coups de boutoir thatchériens, dont la liquidation du secteur minier reste le meilleur symbole, le blairisme apparaît comme beaucoup plus humaniste, soucieux du bien être des individus, respectueux du lien social. La méthode n’est pas un facteur négligeable, mais l’objectif stratégique reste le même. Toutes proportions gardées, on peut dire que les changements qui sont intervenus en Grande – Bretagne depuis 1980, le passage de l’industrie à la société de services,  sont comparables par leur ampleur à ceux de la révolution industrielle. Dans cette optique, les politiques sociales contemporaines sont le pendant fonctionnel de la New Poor Law de 1834. Il s’agit d’accélérer et d’accompagner le changement, pas de le ralentir ou d’en amortir les à-coups. Il est donc parfaitement normal qu’un secteur de l’opinion intellectuelle et critique remette vivement en cause les aspects répressifs et contraignants du blairisme, s’inscrivant par là dans une tradition de critique sociale présente depuis les années 1840.

Les « marges celtes », quant à elles, subissent certes l’influence britannique, et apportent une contribution essentielle à l’identité britannique en dépit de toutes les dénégations, même si elles ont leur propre logique. Toutefois, elles sont confrontées à d’autres  modèles : le tigre celte, le modèle ultra libéral en œuvre en République d’Irlande, qui pratique sans complexe la concurrence fiscale, a ses adeptes en Ecosse et pèse sur la recomposition du champ nord irlandais. Le caractère extrêmement ouvert du jeu politique est plus clair en Ecosse et au pays de Galles qu’en Irlande du Nord.

L’existence de contraintes objectives et  la « path dependency » ne dispensent pas la Grande Bretagne de définir une politique. Le rapport aux Etats Unis, redéfini à l’occasion de l’aventure irakienne, reste un des déterminants de l’identité britannique, clairement et ouvertement transatlantique, à cheval entre modèles et loyautés. Ceci est vrai en matière de politique industrielle dans le domaine de la défense comme de diplomatie, et de modèle social. S’il est donc illusoire de chercher à rattacher le pays à un modèle unique, la tension entre modèles est permanente et constitue une grille d’interprétation que nous espérons éclairante.



[1] John Jacobs.ed. Beveridge 1942-1992, London, Whiting & Birch, 1992

[2] Gosta Esping Andersen. The Three Worlds of Welfare Capitalism. I990.

Gosta Esping Andersen ed. Why we need a Welfare State,  Oxford, OUP, 2002, p.47, Lodemel, p.69.

[3] Giddens, Anthony. Beyond Left and Right, the Future of Radical Politics. Londres: Polity Press, I994.

Giddens, Anthony. The Third Way and its Critics. Londres: Polity Press, 2000.

 

 

[4] Labour Manifesto, 2005,  p.58

[5] Patrick Hessenteufel. « L’européanisation par la libéralisation ? Les réformes  des systèmes de protection maladie dans l’Union Européenne », in Patrick Hassenteufel et Sylvie Hennion-Moreau Concurrence et protection sociale en Europe. Rennes, PUR, 2003. p.224

[6] Ibid.

[7] La chute de Michael Foot, jouant sur une plage avec son  chien, fut exploitée par la presse conservatrice et présentée comme illustrant la maladresse du personnage.

Publié dans jprevauger

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