Relativisme culturel et cultural studies

Publié le par jean-paul Revauger

            Relativisme culturel et cultural studies en Grande-Bretagne : des problématiques de temps de crise.

 

 Le relativisme culturel, et l’existence du champ disciplinaire connu dans les universités du monde anglophone sous le nom de « cultural studies », qui le symbolise, sont  intimement liés à une conception spécifique de la société et de la culture, qui rend leur exportation extrêmement difficile.  Il n’est évidemment pas question de concevoir comme un ensemble cohérent le « monde anglophone », et de gommer les importantes différences entre cultural studies australiennes, américaines, canadiennes, et britanniques.  Néanmoins, cette invention britannique, dont le texte fondateur, The Uses of Literacy (Richard Hoggart, I957), date de 1957, a rencontré dans tous ces pays une structure anthropologique dominante particulière, qui  a donné à ce champ[1] sa forme spécifique. Les Cultural studies ne peuvent donc être comprises qu’en contexte, c’est-à-dire en faisant référence aux conditions de leur apparition , de leur développement, et de leur évolution, et en leur appliquant à elles-mêmes leur propre méthode.

 

Conservatisme et libéralisme, deux lectures du différentialisme.

 

La conception de la culture mise en œuvre dans le monde anglophone est délibérément anthropologique, et non normative. La culture n’est pas un ensemble de connaissances classiques et de compétences  propres à chaque collectivité nationale, séparant ceux qui la possèdent de ceux qui en sont démunis, et permettant éventuellement à ces derniers de s’élever dans l’échelle sociale grâce à l’ « école libératrice ». Nous nous situons donc dans un paradigme totalement différent de celui qui est dominant dans le monde francophone, où la culture est à la fois mode de classification, et moyen d’intégration et d’ascension sociale.  Alors que pour les francophones la culture est inséparable de la définition républicaine de l’identité nationale, le désir d’être ensemble, d’apprendre l’orthographe, et de partager une « communauté de destin », elle joue  un rôle totalement différent dans le monde anglophone. Celui-ci est profondément marqué par ce que les anthropologues comme Emmanuel Todd appellent le « différencialisme », « racialism » en anglais, c’est à dire la conviction que les différences entre les sous-groupes qui, de fait, composent la société , sont irréductibles[2]. Ce différencialisme connaît des traductions politiques différentes, mais la structure profonde reste la même.  Dans son acception conservatrice, le différencialisme anglais conduit à considérer comme immuable la hiérarchie entre les sous-groupes et les cultures. Aux débuts de l’Empire, il n’y a  pas eu de volonté systématique d’angliciser les colonies, de former des cadres dans le moule britannique, de combattre les religions locales.. Pour un Britannique conservateur, comme pour un Américain de culture sudiste, un Noir sera toujours un Noir, et jamais un citoyen légitime, quelle que soit son éducation. En position de pouvoir, il sera toujours perçu par les conservateurs comme un intermédiaire utile, jamais comme un égal. Le conservatisme britannique s’est donc abstenu de faire de la langue et de la culture de ses agents locaux une affaire d’Etat, ce qui lui a évité bien des problèmes dans ses colonies. Ceci explique la totale indifférence des anciennes colonies britanniques vis à vis de la question linguistique. Contrairement au français, l’anglais n’est pas le symbole de la culture à abattre ou à pervertir, mais un simple et commode instrument.  Aux yeux du différencialisme conservateur anglo-saxon, la culture légitime est le fondement de l’identité, elle est transmise de génération en génération par un processus complexe : c’est un phénomène naturel, au même titre que la tradition et la hiérarchie sociale. On ne saurait donc la faire partager, car c’est à la fois impossible et source de confusion. Dans le discours raciste contemporain, la différence culturelle a d’ailleurs remplacé les facteurs biologiques, déconsidérés depuis que l’humanité a pris la mesure de l’Holocauste.

A l’opposé du conservatisme, la version libérale du différencialisme, dont les Cultural Studies sont la manifestation la plus éclatante,  valorise les différences culturelles entre chaque sous-groupe. La culture est donc ici simplement l’ensemble des pratiques, des idées, des discours d’un sous-groupe donné. Le lien avec le concept de multiculturalisme est clair : ce dernier terme est interprété ici non comme la simple constatation que la société inclue aujourd’hui des gens ayant des origines culturelles diverses,  mais bien comme la valorisation de cette hétérogénéité. Il est prescriptif et non seulement descriptif. Cependant, le différencialisme des pays anglophones va plus loin que le multiculturalisme, qui a pour seul paramètre les origines nationales. Il permet de concevoir la société comme un ensemble de sous-groupes définis soit en fonction des origines ethniques, soit du genre, soit de l’âge, soit même des pratiques sexuelles, religieuses  voire  alimentaires. Des données objectives se combinent donc avec des choix, ou des modes de vie pour proposer une définition de l’identité à la fois multiple et fluctuante. Le cas extrême des Etats Unis, où la confusion identitaire des individus coexiste souvent avec une affirmation forte, voire bruyante, de l’appartenance nationale, est particulier, car des conceptions très différentes de l’identité se sont affrontées dès les origines. Le principe  de la communauté de destin y est en concurrence avec les conceptions britannique et germanique d’une identité culturelle ou biologique  héritée et immuable. Ce n’est pas un hasard si c’est aux Etats-Unis que la contradiction philosophique entre différentes conceptions de l’identité et de la vie a débouché sur une terrible guerre civile,  jamais réellement assumée. [3]

 

Aux origines des Cultural Studies, une interrogation sur l’identité sociale.

 

 En Grande Bretagne, le différencialisme libéral ne domine la pensée de la Gauche que pendant une courte période, s’étendant du milieu des années 1970 à la fin des années 1990. Il est en concurrence avec d’autres principes, comme l’égalité, en particulier du fait de l‘importance historique du mouvement ouvrier et du socialisme dans le pays. La logique collective de ces derniers en fait  des vecteurs du principe universaliste d’égalité, en contradiction complète avec l’idée que les hommes sont d’abord membres d’un sous-groupe avant d’être des citoyens. En outre,  la politique du mouvement travailliste , tout au long du XXe siècle , a consisté à légitimer la classe ouvrière, et à faire accepter les dirigeants qui en étaient issus comme des gestionnaires compétents, des défenseurs  des intérêts du pays tout entier.  On est donc bien en présence d’une démarche qui est à l’inverse de la promotion des intérêts particuliers d’un sous-groupe.            Il est significatif que les Cultural Studies soient issues d’une interrogation sur la nature de la classe ouvrière et des différences de classe. A la fin des années 50, après une fulgurante progression du pouvoir d’achat, 12 ans de plein emploi, la quasi élimination de la pauvreté absolue et la résorption de l’habitat insalubre, nombreux étaient les théoriciens et les politiques qui affirmaient l’extinction définitive des antagonisme de classe et l’embourgeoisement des classes populaires[4]. La pression idéologique américaine, en pleine guerre froide, ne saurait être oubliée : la mort  des idéologies, annoncée par Daniel Bell, était une « self fulfilling prophecy »,  variante de la méthode Coué. Ses chantres  appelaient de leurs  vœux,  pour une bonne part, la fin des aspirations  égalitaires et des utopies révolutionnaires européennes, suspectées de complicité objective avec le communisme. Au sein du travaillisme, Anthony Crosland, professeur à Oxford, député et  brillant intellectuel, réclamait une modification du discours du parti et un abandon de la perspective des nationalisations, considérant que l’essentiel du chemin avait été accompli et qu’il ne restait plus qu’à parfaire le grand œuvre du Welfare State. Les Cultural Studies sont issues d’un refus de cette problématique optimiste. Pour Richard Hoggart, par qui le scandale arriva, il était faux de dire que la société britannique avait fait disparaître les différences de classe. Son ouvrage, The Uses of Literacy,  décrit l’évolution de la culture ouvrière entre les années 30 et les années 50. Dans cette deuxième période, la classe ouvrière existe toujours bel et bel, mais a été décervelée, privée de ses organisations collectives, de son élan messianique et de sa volonté de s’améliorer. Le coupable, aux yeux de Hoggart, c’est la nouvelle presse populaire, celle du foot, des scandales, des cancans relatifs à la famille royale, et du sexe. Hoggart sera voué aux gémonies par les compagnies privées de l’audiovisuel, qui, grâce à une modification législative dues à la jeune garde conservatrice, se ruent sur le nouveau marché de la télévision privée à la fin des années 50, et y introduisent la logique commerciale américaine. Le livre  de Hoggart connaît un succès foudroyant, dès sa publication, que l’on peut rapprocher de celui de Alan Sillitoe (Sillitoe, 1957), romancier qui, à contre courant, décrit la vie ouvrière sans sentimentalisme excessif. On trouve toutes les ambiguïtés des cultural studies chez Hoggart. En effet, il se situe  très clairement dans une optique égalitaire. L’oppression sociale est dénoncée, et, si Hoggart insiste sur la culture, c’est qu’il est persuadé que la différence sociale est encore plus nette dans ce domaine que dans la sphère économique. Un fils d’ouvrier garde, comme on dit en anglais «  a chip on his shoulder »,littéralement «  un copeau sur l ‘épaule ». Il suffit de le regarder ou de l’entendre pour l’identifier, même si son compte en banque est bien garni. Mais, et c’est là l’élément nouveau, on trouve aussi chez Hoggart une  empathie avec son sujet, l’ouvrier, si chère aux anthropologues de l’après seconde guerre mondiale, qui débouche parfois sur une identification absolue, sur un sentimentalisme quelque peu sirupeux, et donc sur une valorisation extrême des caractéristiques culturelles de son « sujet », excluant parfois toute prise de distance.[5]  De la revendication d’égalité et de mise à niveau, on passe à celle de la reconnaissance, on dira bientôt de la valorisation de la différence. Il ne s’agit plus de sortir la classe ouvrière de sa condition, mais d’en chanter les misères et la grandeur.

            Pendant toutes les années 60, Hoggart domina les cultural studies, obtenant à l’Université de Birmingham la création d’un centre de recherches prestigieux, le Centre for Contemporary Cultural Studies, influençant les nouvelles universités créées à cette époque, et attirant souvent des étudiants dont les parents n’avaient jamais fréquenté l’enseignement supérieur, et  des enseignants issus parfois des classes populaires, comme Hoggart lui-même. Le champ resta influencé jusqu’au début des années 1970, par des hommes qui, comme le professeur de littérature Raymond Williams (Williams, 1961)  ou l’historien E.P. Thompson (Thompson, 1963), plaçaient la question sociale, les rapports entre classe ouvrière et patronat,  au cœur de leur problématique. Il faut attendre les années 70 pour voir une évolution notable du champ, et la question sociale reléguée au second plan.

 

 

La crise des années 70, et le triomphe du différencialisme.

 

Les années 70 voient la fin du modèle de développement fordiste, et la crise finale de l’industrie britannique. Non que celle-ci ait totalement disparue : il subsiste aujourd’hui 4 millions d’emplois industriels, ce qui n’est pas rien, mais peu de choses à côté des 21 millions dans  les services (Social Trends, 2001). Pour la première puissance industrielle du XIXème siècle, » the workshop of the world », initiatrice de la révolution industrielle, le choc fut néanmoins extrêmement brutal, et beaucoup plus traumatisant que pour les pays qui entretenaient avec l’industrie une relation lointaine ou indirecte.

La science économique elle-même semblait impuissante : la Grande-Bretagne, comme un malade aux symptômes mystérieux, laissait pantois les spécialistes, car elle souffrait à la fois d’inflation … et de stagnation , ce qui permit la création d’un néologisme, la « stagflation ». Les méthodes keynésiennes furent abandonnées dès 1975 par les dirigeants travaillistes, mais sans que ces derniers soient absolument convaincus des bienfaits de la théorie brandie avec conviction par leurs opposants conservateurs, le monétarisme.

 

Le grippage des commandes économiques, symbolisé par le recours au FMI en 1976, et par les restrictions budgétaires qui s’en suivirent, s’accompagna d’un blocage immédiat de la mobilité sociale. Les services publics d’éducation et de santé, orgueil du pays depuis la guerre, symboles de l’identité nationale, se détériorèrent, et la baisse de la qualité du secteur public devint immédiatement un sujet de débat politique. L’idée que les différences sociales s’estomperaient peu à peu sous l’effet conjugué de l’équivalent britannique du « collège unique », la comprehensive school, et de la politique sociale  ne pouvait plus convaincre personne.

La classe ouvrière, dans une phase d’aggravation du chômage, tentait de préserver son pouvoir d’achat, en continuant à revendiquer des augmentations de salaires catégorielles, et en se montrant par ailleurs réticente à la perspective d’une augmentation de la fiscalité directe. Le travaillisme voyait donc sa marge de manœuvre considérablement réduite, entre des syndicats incapables de contenir la pression revendicative de la base, et des électeurs répugnant à une augmentation des dépenses publiques. La fraction démunie de la classe ouvrière, les chômeurs, ceux que l’on appellerait dix ans plus tard « les exclus », et que l’on appelait avant la guerre « les pauvres » se retrouvèrent donc coupés de leur soutien naturel, le mouvement ouvrier, ce qui contribua à priver ce dernier de sa légitimité morale auprès d’une fraction des citoyens[6].Privé d’instrument de politique  économique, sans projet social, sans assise éthique, le travaillisme semblait donc bien en panne.

            La crise sociale ne se limitait pas à ses aspects économiques et politiques. Les relations entre les sexes poursuivaient l’évolution entreprise depuis la fin du XIXe siècle , allant dans le sens du libéralisme, d’une autonomisation des individus par rapport à la famille, et de l’égalité entre hommes et femmes. Dans un contexte de détérioration  des conditions d’emploi, la lutte  entre les sexes ne pouvait que s’aggraver. La contradiction entre la reconnaissance formelle de l’égalité des femmes et des hommes, la volonté d’émancipation rendue possible par la maîtrise quasiment totale de la reproduction depuis la fin des années 1960, et d’autre part l’inégalité des conditions d’emploi et du partage des tâches dans les foyers conduisirent  à une crise permanente. Les interprétations  idéologiques de cette situation  furent d’une part le discours conservateur sur la crise de la famille et la nécessité du retour aux anciennes valeurs,  et de l’autre les différentes variantes du féminisme. Le travaillisme tenta bien d’adopter une législation égalitaire, avec les Sex Discrimination Acts mais il fut rapidement dépassé par l’évolution fulgurante du féminisme, prompt à adopter les problématiques américaines, à céder aux sirènes de la psychanalyse,  et à jouer la carte du séparatisme et du différencialisme. Comme la publicité à ses débuts, l’irruption des rapports de sexe dans le débat public et privé fut traumatisante, et donna une impression de fin du monde, de crise irrémédiable, de déliquescence sociale définitive. Depuis cette époque, nous avons eu le temps de nous y habituer. L’impact de ce débat fut d’autant plus fort en Grande- Bretagne que ce pays ne partage pas un des principes fondamentaux de la démocratie française,  la séparation absolue entre les sphères publiques et privées. Les considérations d’ordre religieux et éthique ne sont pas, au Royaume-Uni, délibérément repoussées dans la sphère privée, car ce pays n’a pas ressenti le besoin d’introduire une franche séparation entre le domaine temporel et le domaine spirituel, n’ayant pas eu l’insigne honneur d’être pendant plusieurs siècles la fille aînée de l’Eglise. Bien au contraire, les Premiers Ministres, même lorsqu’ils sont méthodistes, nomment le Primat de l’Eglise anglicane, et le comportement très intime des ministres, des députés et autres personnages publics est un sujet légitime de débat, même lorsqu’il n’est pas le moins du monde en contradiction avec la loi. Il ne faut donc pas s’étonner qu’un comportement culturel, au sens le plus anthropologique du terme, comme les rapports privés  entre  les hommes et les femmes, soit érigé en sujet d’étude, en objet de débat, et accède au statut de discipline universitaire.  Le maître mot de l’époque est bien le slogan « the personal is political ». Le champ des  Cultural Studies s’enrichit donc d’une nouvelle parcelle, à cette occasion.

            La question de l’immigration et des relations ethniques était, quant à elle,  présente dans le débat politique depuis la fin des années 50, période où le nombre d’immigrés augmenta très rapidement. A la suite des émeutes de  Notting Hill et Nottingham, et de campagnes menées par un groupuscule extrémiste, le gouvernement conservateur avait adopté en 1962 une première loi restreignant l’immigration en provenance de ses anciennes colonies. Combattue par un parti travailliste aussitôt  sanctionné par son électorat lors d’une élection partielle, elle fut finalement acceptée par ce dernier après son retour aux affaires. La politique travailliste, tout au long de ses deux mandats de 1964 à 197O et de 1974 à 1979, consista à tenter de restreindre le nombre d’immigrés entrant dans le pays, et, parallèlement,  à doter ce dernier d’un arsenal législatif efficace pour lutter contre les discriminations dans l’accès aux équipements de loisir, au logement et à l’emploi. Le gouvernement travailliste n’adopta jamais  de politique de discrimination positive , contrairement à une idée reçue. Dans deux domaines, la politique de la ville et l’éducation, il décida d’affecter des moyens supplémentaires aux zones qui semblaient en avoir le plus besoin, ce qui, indirectement, revenait à consacrer plus de moyens aux britanniques d’origine immigrée, mais sans que ceci constitue l’équivalent de l’affirmative action américaine. Les moyens supplémentaires étaient affectés à des quartiers, pas à des individus, et attribués sur la base de besoins clairement mesurables et identifiables, et non de l’origine ethnique des bénéficiaires. Cette double politique travailliste – restriction de l’immigration et législation intégratrice- fut durement combattue  par une extrême gauche angélique, affranchie des contraintes du suffrage universel, et par certaines associations issues de l’immigration, sensibles aux courants nationalistes et identitaires les plus divers et parfois les plus différencialistes . Sur le plan conceptuel, les politiques publiques de l’époque semblaient bien hésiter entre la doctrine officielle, qui , depuis la guerre était celle de l’assimilation, ou, dans une version plus humaniste, l’intégration, c’est-à-dire une approche assez voisine de celle de la France, et une autre méthode, résumée par Roy Jenkins dans les années 60 : pour lui, l’assimilation avait un caractère autoritaire, et devait être rejetée et remplacée par une acceptation des cultures importées . Enfin, plus que tous les autres pays européens, le Royaume-Uni est perméable aux idées venues des Etats-Unis, pour des raisons  tenant à la fois à la langue et à l’économie du marché du livre et des médias. Les problématiques issues du mouvement noir américain, axées depuis les révoltes des années 60 sur le constat de l’échec historique du melting pot assimilateur et sur l’édification et la glorification  d’une contre-société noire dotée de ses valeurs propres  au sein de « Babylone » ne manquèrent pas d’influencer tant les Noirs vivant au Royaume-Uni que les citoyens et les décideurs  concernés par la question. Ce phénomène d’importation fut très rapide,  et fit passer au second plan les différences considérables entre Grande-Bretagne et Etats-Unis, en particulier dues à l’influence  du socialisme,  du mouvement ouvrier et donc de la logique égalitaire au Royaume-Uni.

 

Les intellectuels face à la crise du fordisme pendant les années 70.     

Les intellectuels qui avaient la lourde tâche de donner sens aux années 70 se voyaient donc confrontés à l’effrondrement d’un système économique, qui globalement fonctionnait depuis les années 30, le fordisme, au discrédit du keynésianisme,  au bouleversement d’un paysage social dominé depuis 25 ans  par la mobilité sociale, à la mise en cause des rapports de sexe, à la constitution de communautés d’origine étrangère manifestement tournées vers la préservation de leur propre culture plus que vers l’intégration, et encouragées dans cette voie par une partie des intellectuels et des militants . Les thèmes de la perte de sens, de la disparition de l’autorité se retrouvaient pratiquement dans tous les discours. Qu’il s’agisse de relations professionnelles, pourtant bien calmes par comparaison avec d’autres pays,  des procédures de socialisation et d’instruction des enfants, ou de la délinquance, il semblait à beaucoup, et en particulier aux électeurs  qui portèrent Madame Thatcher au pouvoir en mai 1979, que la question se résumait à un problème d’autorité. Il est remarquable que le seul élément de stabilité, dans cette période charnière, ait été le système  politique, dont la simplicité et l’indiscutable légitimité faisaient la force. Le Thatchérisme peut être perçu comme le pendant, le contrepoint absolu de la logique communautaire illustrée par les Cultural Studies. En effet, lui seul semblait en mesure de relever le défi, de proposer un discours synthétique, qui s’adresse à tous, et qui lie intimement les différents problèmes, économiques, philosophiques, sociaux, et politiques. A titre d’exemple, les dépenses publiques étaient critiquées à la fois parce qu’elles étaient génératrices d’inflation, selon le credo  monétariste, parce qu’elles pénalisaient les citoyens entreprenants par le biais de la fiscalité, parce qu’elles encourageaient les pauvres à la paresse, et parce qu’elles entraînaient une hypertrophie de l’appareil d’Etat, inefficace et  nuisible au secteur privé, et qui pouvait elle–même déraper et conduire au totalitarisme. Face à la fantastique capacité de synthèse thatchérienne, les arguments du travaillisme ne pesaient pas lourd. C’est à cette époque, dans le deuxième moitié des années 70, que s’impose dans les milieux de la gauche intellectuelle la vision éclatée d’une société inintelligible, insaisissable dans sa totalité, et un relativisme absolu. La logique du mouvement des femmes n’est pas forcément celle du mouvement ouvrier, ni des nombreux  groupes ethniques  présents dans le pays depuis peu. La logique des jeunes n’est pas forcément celle des vieux. Ce morcellement, cette démission devant les défis d’une nouvelle synthèse dans une phase historique de brutale transition étaient d’autant plus tentants que, au niveau international, la crise terminale du marxisme , la fin des « grands récits » pour employer l’expression de François Furet, semblait priver bien des intellectuels de toute boussole. Un consensus s’imposait peu à peu sur l’idée qu’il était préférable de ne pas avoir  de boussole du tout plutôt qu’un mauvais cap, ce qui est discutable, dans la mesure, où, comme tous les navigateurs, les intellectuels sont habitués à une marge d’incertitude, et à faire la différence entre le Nord magnétique et le Nord réel. Le terme symbolisant le mieux cette démission absolue des clercs devant « l’opacité du réel » est certainement celui de post modernité, simple façon de faire de vice vertu et d’affirmer l’impossibilité de comprendre la société  dans sa globalité. L’absence de théorie de référence, d’école, l’éclectisme méthodologique et le relativisme culturel peuvent être interprétés comme des symptômes de la crise intellectuelle de cette époque, qui s’est achevée vers la fin des années 90, c’est à dire au moment où les contours de la société post-industrielle ont commencé à se dessiner plus nettement. Les Cultural Studies, quant à elles, prirent un tour nouveau. Le centre de recherches de Birmingham, qui avait joué un rôle moteur dans la reconnaissance du champ disciplinaire,  connut un nouvel élan sous la houlette d’un sociologue d’origine jamaïcaine, et doté d’une culture politique marxiste, Stuart Hall. Le nom de ce dernier est associé à deux choses : d’une part l’éphémère fortune, en Grande-Bretagne, d’une forme humaniste de marxisme intellectuel, recomposé autour des écrits de Antonio Gramsci sur l’importance de la culture dans les processus de transition historiques, d’autre part une impressionnante somme de travaux de grande qualité sur la crise de la société britannique , sur les médias, les perspectives «  post coloniales » et le Thatchérisme. Dans les travaux de Hall, on peut d’ailleurs reconnaître sans difficulté la contribution de la culture de la Caraïbe à l’interprétation de la complexité sociale européenne. Aux yeux de Hall, en effet, l’identité est une chose fluctuante, qui, selon les circonstances, met plus ou moins l’accent sur telle ou telle façon d’interpréter le monde. Nous sommes  en présence d’une approche syncrétique et non synthétique, d’un agrégat de visions et d’idéologies, et non d’une synthèse, ce qui correspond un peu à la description des approches et des identités  antillaises [7]: au gré des occupations, des courants, des flux de population, des strates identitaires se sont déposées, et ressortent à la surface de façon aléatoire, ou en fonction des besoins.  La vision de la Grande-Bretagne par Hall exagère  peut -être cette indétermination. Il n’est pas évident du tout que l’ouvrier du Nord du pays, l’aristocrate chasseur de grouses ou l’infirmière du NHS aient tant  d’hésitations sur leur identité sociale .

 

La recomposition de la société britannique.

            Toutes les tentatives de fédérer, au cours des années 1980,  c’est à dire pendant la « contre révolution conservatrice » les différents mouvements sociaux , d’aller, pour reprendre le titre d’un projet typique de l’époque « Beyond the Fragments », copie britannique de la « Rainbow Coalition » du pasteur noir américain Jesse Jackson,  s’avérèrent vaines. Les potentialités de tous les mouvements sectoriels, qui avaient enflammé  l’imagination fertile de penseurs comme Alain Touraine en France(Touraine, 1978),  se dégonflèrent comme autant de baudruches  Le relativisme accompagna, pendant les 18 années de gouvernement conservateur, tous les échecs de la gauche, et de la gauche de la gauche, sans que l’inflation rhétorique parvienne à inverser la tendance. L’adoption d’une ligne eurocommuniste et l’ouverture vers les problématiques des mouvements les plus divers n’évita pas au communisme britannique une autodissolution rapide  au début des années 80. On ne trouve que deux exceptions à cette déroute de la perspective politique « multiculturelle ». D’une part la mairie du Grand Londres, jusqu’à sa disparition en 1983, parvint, sous la houlette de Ken Livingstone, à soutenir des projets dans le domaine de la politique économique, de l’éducation et de la rénovation urbaine, inspirés par ces problématiques. D’autre part, au plan national, dans le domaine éducatif, la culture tant d’experts aussi influents que Swann (1985)que de bien des enseignants de base les conduisit à considérer avec faveur le multiculturalisme, ce qui a entraîné des modifications profondes, reflétées jusque dans les manuels scolaires, comme l’a démontré récemment une chercheuse française (Afiouni, 2001). Mais, à l’exception  de ces deux secteurs, le  seul vestige de cette période, du point de vue du relativisme culturel, est  le drapeau arc en ciel, qui , de Key West à Soho en passant  par le Marais, signale le business gay à la bienveillante attention des détenteurs de « pink dollars ». La visibilité de la « communauté homosexuelle » au Royaume-Uni inspira à un Premier Ministre français, Mme Edith Cresson, un commentaire peu diplomatique, selon lequel « un tiers des anglais étaient homosexuels », ce qui ne semble s’appuyer que sur une estimation empirique et personnelle .

La réalité du « communautarisme » ne disparut donc pas du tout, même si celui-ci connut un indiscutable revers de fortune au niveau intellectuel, et dans les représentations. Les britanniques  d’origine immigrée, en particulier les laissés pour compte de la « nouvelle économie », les non-qualifiés, firent les frais de la mutation économique du pays. Confinés dans des établissements scolaires mal dotés  et insuffisamment policés et respectés,  confrontés à une pédagogie libérale peu normative et peu exigeante en termes de compétences de base en particulier dans le domaine de maîtrise de la langue anglaise, les enfants des ouvriers du Nord Est, du Nord, se virent en réalité offrir des perspectives sombres. Ceux que l’on retrouve à l’été 2001 dans les émeutes de Oldham, et d’autres villes du nord ont exactement ce profil. Le repli des immigrés sur leurs communautés devint assez rapidement un repoussoir, et un souci pour les gouvernants,  à partir de l’affaire Rushdie. Le communautarisme ethnique en Grande Bretagne n’a pas les aimables traits d’ aides-soignantes antillaises en goguette dansant le souk-love  dans « Antilles sur Seine », mais celui de mollahs exhortant  leurs fidèles à assassiner un écrivain de talent, de foules sur-excitées brûlant des livres dans les rues de Bradford, de mosquées , de maisons d’édition et de réseaux soutenant le terrorisme islamique algérien enfin.

Sur le plan intellectuel, les années 80 et 9O virent les cultural studies perdre de leur cohérence. Les universités britanniques réagissent beaucoup plus rapidement que leurs homologues françaises à l’évolution de la demande étudiante, et n’hésitent pas à fermer les départements délaissés par la « clientèle ». Les modes intellectuelles, et l’évolution du zeitgeist ont donc des conséquences rapides sur la carte des formations. Madame Thatcher ayant déclaré que « there is no such thing as society », l’intérêt des autorités pour les problématiques de type sociologique ne pouvait que s’amenuiser.  Par ailleurs, la demande publique en termes de recherches était évidemment très faible. On assista donc pour l’essentiel à une segmentation des cultural studies en fonction de leur objet de recherche, media studies, littérature, littérature populaire, études des comportements sexuels, women studies, relations ethniques. Une  diaspora des chercheurs et des chercheuses, au gré des offres d’emploi,  accompagna l’éclatement du champ, ce qui ne revient pas à dire que la démarche a perdu  de son influence. Elle s’est métissée avec différentes approches, en fonction de son domaine d’application : Foucault ici, Habermas là, Bourdieu ailleurs encore. Globalement, la conception de la culture dans le monde anglophone rend ce dernier plus ouvert que le monde francophone à l’idée que les facteurs culturels, anthropologiques, puissent avoir une fonction. Il est un peu sacrilège chez nous de dire que la culture sert à quelque chose : elle flotte au dessus de ces contingences, dans le ciel des idées. Ironiquement, l’approche des anglophones les conduit donc parfois à prêter plus d’attention que les francophones à l’importance des facteurs culturels dans des champs où l’on ne soupçonnerait pas leur présence. C’est le cas dans la détermination des politiques publiques, où des politologues tentent d’intégrer ce paramètre , et même en gestion. La revue Cross Cultural Management, étudie l’interférence des facteurs culturels avec la gestion, à l’heure de la mondialisation. Comble de la vulgarité, la culture permettrait donc de gagner de l’argent, ou d’en perdre.

 

Cool Britannia au XXIe siècle : le déclin du relativisme.

 

Lorsque les travaillistes reviennent au pouvoir, sous la direction de Tony Blair, en 1997 , la transition vers la nouvelle économie est déjà bien entamée, et les contours de l’avenir semblent beaucoup moins incertains qu’il l’étaient dans les années 70, voire 80. Certes, des zones d’ombres subsistent, et le penseur clé du blairisme, Anthony Giddens, fait une large place à la gestion de ce qu’il appelle « manufactured risk », c’est à dire les aléas découlant de notre mode de production  et d’organisation : les risques industriels, économiques  et technologiques sont beaucoup plus grands et  plus spectaculaires dans un monde de surgénérateurs, d’avions gros porteurs, de pétroliers géants, de bâtiments de dizaines d’étages et de quotation ininterrompue des valeurs boursières que dans une économie rurale (Giddens, 2000). Les attentats du 11 septembre, qui symbolisent l’entrée dans une nouvelle ère,  sont venus illustrer cette thèse. 

Néanmoins, le traitement de choc que les conservateurs ont fait subir à la Grande Bretagne l’ont profondément transformée. Un principe unificateur, synthétique, s’est imposé avec force, y compris dans le fonctionnement de certains services publics et dans les mentalités de la Gauche et du secteur associatif, celui du marché. L’omniprésence de la logique financière dans le monde anglophone étonne les observateurs extérieurs. Sa prégnance au niveau international, de l’OMC au FMI, ne va pas sans créer un choc culturel et politique avec les sociétés intégrant dans leur  fonctionnement d’autres paramètres.  La monnaie constitue, en Grande-Bretagne, un sésame universel, un moyen d’échange entre les différentes logiques sectorielles. Le pivot du système est la convertibilité universelle et permanente en espèces sonnantes et trébuchantes de tous les griefs, de toutes les inégalités, de toutes les dettes, de tous les services, de toutes les compétences, de l’amour comme de la haine, de la compassion comme de la détresse, du prestige symbolique comme de l’opprobre. Dans le domaine des relations ethniques, le monde anglophone dans son ensemble,  est confronté à une problématique minoritaire, mise en avant par des groupes américains et  certains milieux de l’Afrique anglophone, celle des « réparations ». Selon cette dernière, la souffrance  d’ancêtres lointains permet de réclamer des  « réparations » financières pour l’esclavage, le seul problème méthodologique consistant à départager les heureux héritiers, et à dresser la longue liste des débiteurs. L’argent permettrait donc de régler un problème politique et éthique,  de refaire l’histoire, plutôt que de l’étudier et l’assumer. La Grande Bretagne a malgré tout résisté aux politiques essentialistes, comme la discrimination positive, qui se fondent sur l’origine ethnique d’un individu pour déduire des besoins, et donc des droits spécifiques.

En termes de relations entre hommes et femmes, le féminisme britannique, contrairement à la logique qui semble dominante en France, ne place pas l’intégration des femmes dans la sphère du travail, et l’égalité face à l’emploi et à la carrière, au centre de sa problématique.  Ceci surprend d’autant plus  les observateurs que, de ce point de vue, la Grande-Bretagne est beaucoup plus inégalitaire que d’autres pays, en particulier la France. La culture spécifique des femmes, dans laquelle le travail à plein temps  n’occuperait pas forcément une place prépondérante, doit au contraire être valorisée, et leur rôle de « carers » reconnu à sa juste valeur, ce qui , en Grande Bretagne, ne peut avoir qu’une traduction pragmatique, et donc financière. Par la magie du sterling, l’inégalité actuelle pourrait donc être compensée par une redistribution financière, y compris pour les femmes qui n’ont pas d’emploi.

En politique sociale, le maître mot est certainement celui de « ciblage », idéal d’ une tarification des besoins et des handicaps sociaux  qui trouverait pour chacun le montant adéquat, à la fois juste et suffisant. L’argent permettrait donc de tout compenser, de la malchance aux « special needs », de la couleur au lieu de naissance. [8]

 

La Grande Bretagne n’a pas seulement renoué avec un principe unificateur, le marché, capable de donner sens au social en dépit de sa diversité. Depuis l’arrivée des travaillistes au pouvoir, l’obsession conservatrice pour la rentabilité,  que les  Français appellent familièrement « la dernière ligne du bilan » est équilibrée par l’éthique. Qu’il s’agisse de la politique en direction des pays en voie de développement, comme l’Afrique, ou des équilibres sociaux internes, la real politik, soucieuse avant tout de profit, est compensée par des soucis éthiques. Cet appel à la morale provoque généralement chez les francophones des vagues d’hilarité, car ces derniers conçoivent beaucoup plus les choses en termes  politiques, ou  de  concurrence entre intérêts historiques, sociaux et géopolitiques différents. L’éthique, en Grande Bretagne, n’est pas une simple fioriture rhétorique ou un argument démagogique destiné aux naïfs.

Le New Labour a introduit une rupture avec « Old Labour » non seulement par nécessité politique et tactique pour les partisans de Blair, mais parce qu’il était essentiel de démontrer que le parti ne vivait pas dans le passé, qu’il avait pris en compte les profondes mutations économiques, sociales et idéologiques intervenues depuis les années 70. Seul le New Labour pouvait effectuer une nouvelle synthèse, intégrant à la fois les beaux restes de la Grande Bretagne industrielle, voire agricole,  les victimes collatérales de la modernisation, les succès et les caractéristiques de la nouvelle économie dominante  enfin.

Les émeutes ethniques de l’été 2001 et surtout, quelques semaines plus tard, les attentats du 11 septembre ont enfin puissamment contribué au discrédit du communautarisme et des logiques multiculturelles. On mesure l’évolution de la réaction de la société britannique et des pouvoirs publics quant on compare les diatribes critiquant la France lors de l’affaire du foulard islamique, dans les années 80,  les réticences à extrader les membres du GIA  algérien, soupçonnés d’attentats sanglants en Algérie et à Paris, à l’attitude actuelle : le 11 septembre a bien créé une fracture. Les terroristes islamiques sont promptement extradés, « Londonistan » n’est plus une base arrière sûre pour les islamistes, et on voit même un ministre de l’intérieur travailliste, personnage très respecté et longtemps chéri par les lecteurs du Guardian, David Blunkett, suggérer dans un Livre Blanc que la maîtrise de la langue anglaise est une condition de l’intégration, et devrait être exigée des immigrés, affirmation qui ferait l’unanimité en France, mais qui est nouvelle au Royaume Uni.

L’implication de Tony Blair dans la lutte contre El Qaida, et aux côtés des Etats-Unis a surpris certains observateurs par son intensité. Il s’agit pour la Grande-Bretagne d’affirmer son identité, à la fois au « cœur de l’Europe » et « au cœur du monde anglophone », à la fois puissance militaire efficace et pays porteur d’un message politique et éthique, à la fois nation attachée à la promotion de ses intérêts et peuple soucieux du développement du reste du monde. Malgré la diversité des origines de la population britannique, ce pays apporte la démonstration de sa capacité à se projeter à l’extérieur militairement, et à mener une politique active et influente. J’agis donc je suis.

 

Conclusion.

La Grande Bretagne du XXIe siècle n’est donc pas « un empire en train de se désagréger », un agrégat de logiques sectorielles et de communautés sans autre lien entre elles que celui introduit par les institutions politiques nationales , un territoire destiné à être morcelé dans le cadre d’une inéluctable politique régionale européenne. Que l’on songe à la prédiction d’un essayiste écossais, Tom Nairn, qui parlait jadis de « The Break Up of Britain » : on est loin du démembrement annoncé.

Certes, il y a toujours une possibilité de décalage entre la réalité sociale et le discours. On peut se trouver confronté à une société de facto divisée en sous catégories ayant peu de liens entre elles, sans que ceci soit mécaniquement reflété dans les débats publics. Le multiculturalisme « existant réellement » est distinct des discours faisant de ce dernier un modèle, ou un repoussoir. Le degré  d’intégration réel des groupes d’origine étrangère, ou des « minorités » comme disent les Américains, a un rapport assez complexe avec la façon dont on en parle. La structure anthropologique profonde du pays ne s’est pas modifiée miraculeusement, et l’étrangeté des citoyens d’origine étrangère est sans doute toujours aussi radicale aux yeux d’une bonne partie de la population. Le pays est toujours culturellement différencialiste.

Par ailleurs, le « communautarisme » , dont l’affrontement avec le libéralisme a structuré les débats intellectuels aux Etats Unis dans les années 1990, et qui , par ricoché, a atteint le Royaume-Uni jouit toujours d’une certaine influence  : les propositions faites par  David Blunkett au début de 2002, concernant la nécessité de vérifier les compétences linguistiques des immigrants  et leurs motivations,  n’ont pas fait l’unanimité. Ken Livingstone, qui symbolisait aux yeux des médias et d’une partie de l’électorat le multiculturalisme londonien le plus échevelé, s’est imposé à nouveau à la Mairie de Londres.

La question du relativisme culturel va en fait  bien au delà de celle de l’immigration, et englobe toutes les facettes de l’identité. Globalement, on peut affirmer que la tendance à la fragmentation s’est inversée depuis la fin des années 1990.

            

La Grande Bretagne se pose aujourd’hui la question de la politique à mener vis

à vis des demandeurs d’asile, qui transitent par l’Europe, mais se pressent par milliers  à l’entrée du Tunnel sous la Manche, en dehors de tout cadre légal international, dans des conditions de sécurité et d’hygiène très mauvaises. Ces derniers « votent avec leurs pieds ». Généralement bien informés par leur famille, ils  préfèrent le pays du libéralisme, des rapports marchands, de l’indifférence à l’égard des étrangers à d’autres approches. Ce choix semble démontrer que le modèle britannique représente pour beaucoup une référence.  En dépit des dangers et des coûts, la combinaison du différencialisme, de la liberté et de  la politique sociale est préférée à l’espoir de l’intégration. Ceci représente un défi sérieux pour les politiques publiques des pays européens, et de l’Union elle même.

 

Bibliographie.

 

Nada Afiouni. La Gestion de la différence en Grande-Bretagne et en France : discours et pratiques. Thèse soutenue. Université de Provence . 2001.

 

Yasmin Alibhai Brown. True Colours. Public Attitudes to Multiculturalism and the Role of the Government. Londres: IPPR, 1999.

 

Publié dans jprevauger

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