Présidentielles 2002 Martinique

Publié le par jean-paul Revauger

Jean-Paul Révauger

 

 

Les Départements Français d’Amérique, entre République et tentation identitaire.

Une analyse des élections présidentielles de 2002

Tout en jouissant  des mêmes droits sociaux et politiques, et en étant régis par les mêmes lois et règles que les départements de métropole, , les DFA connaissent une situation spécifique pour des raisons à la fois géographiques, culturelles, ethniques et historiques évidentes. Traditionnellement, les élections présidentielles donnaient l’occasion aux citoyens des DFA (Martinique, Guyane, Guadeloupe, un total d’environ 950 000 habitants recensés) d’exprimer un vote « légitimiste », en faveur du pouvoir en place en métropole. Ceci avait pour fonction de ranimer à chaque élection les réseaux d’influence auprès des autorités françaises, et contribuait à consolider la pratique du clientélisme. La cohabitation entre un Président de la République conservateur et un Premier Ministre socialiste a contribué à brouiller les cartes, car la coexistence de différents centres du pouvoir et de différentes sources de légitimité en métropole a rendu ces stratégies aléatoires. A l’occasion des élections présidentielles  de 2002, les choses sont donc devenues  plus ouvertes et plus imprévisibles que par le passé, mais pour des raisons différentes de celles qui expliquent en France  l’échec des oracles à l’occasion  du premier tour. La question  qui est discutée ici est celle de l’impact de ces élections sur les rapports entre métropole et DFA, et pourrait être résumée par la formule : les élections ont elles contribué à éloigner les DFA de la métropole ? Dans une première partie seront examinés les arguments en faveur de cette thèse, et dans  un deuxième temps les arguments contraires.

 

Les élections présidentielles de 2002, facteur d’éloignement des DFA.

 

            Parmi les facteurs nous permettant de penser que les élections de 2002 ont entraîné un éloignement des DFA de la France, figure la campagne et le score de Christiane Taubira. Il faut distinguer ici la teneur politique du discours de Mme Taubira de l’effet global de sa campagne. Le terme employé par les commentateurs dépourvus d’aménité à son égard , celui de « vote ethnique », est peut être un peu caricatural . Il est sans doute préférable de parler de vote identitaire, ou régional, même si le facteur ethnique est une des composantes de l’identité régionale. Plusieurs éléments viennent étayer cette thèse.

Les résultats tout d’abord. Mme Taubira, qui a obtenu, à l’échelon national, 2,5%, alors qu’elle n’était créditée dans les sondages que de beaucoup moins de 1%, est arrivée en tête en Guyane avec 52,31% des voix, et en Guadeloupe avec 37,24% des voix. Elle s’est hissée à la  3ème position en Martinique, avec 27,8O% . Le vote guyanais n’est pas dû à la présence d’un appareil politique fort, car le parti de Mme Taubira est très faiblement implanté, et très minoritaire dans les collectivités guyanaises,  mais d’une identification de l’électorat local à la candidate. En revanche, dans les autres DOM et collectivités territoriales d’Outre Mer, Mme Taubira a obtenu un score très faible, parfois même plus faible que dans la moyenne nationale. Elle n’a pas bénéficié d’un vote DOM, ni même d’un vote « non blanc», mais du vote antillo-guyanais.

Par ailleurs, les soutiens apportés publiquement à Mme Taubira sont venus de personnalités appartenant à des courants très divers, de droite comme de gauche, mais également d’intellectuels souvent à la pointe de la revendication identitaire, et marginalisés dans  le jeu  politique habituel.  Aucune cohérence idéologique n’est à rechercher dans cet ensemble de personnes. Le ciment réside donc dans autre chose  que dans le discours politique officiel. La seule présence, pour la première fois dans l’histoire, d’une candidate noire, cultivée, intelligente, humaniste, sympathique,  jouissant du respect de tous et courtisée par la Gauche française se suffisait à elle même.

            Enfin, la thématique de la campagne de Mme Taubira est également révélatrice. Le discours emprunté à la tradition politique du parti des radicaux de gauche, et en particulier la laïcité, sonnait en effet étrangement faux dans des départements où la pratique religieuse, tant catholique que protestante, sectaire, ou clandestine est extrêmement forte, et , curieusement,  suscite peu de réactions de rejet. La séparation du temporel  et du spirituel  n’est ni dans la culture historique du colonialisme, ni dans celle des mouvements identitaires à la recherche de racines dans les traditions culturelles et spirituelles africaines ou amérindiennes.

            En revanche, le slogan « une république qui nous respecte » était interprété par les électeurs comme la reprise d’ une revendication communautaire, tout le problème étant ce que les gens mettaient derrière le pronom « nous ». 

 

Le second facteur démontrant plus que jamais la différence entre la culture politique des DFA et celle de la France est bien sûr le score de Le Pen au premier tour. Il en sera différemment au second tour.  Avec, au premier tour,  1 ,75% des voix en Martinique, 2,90% en Guadeloupe et 4,99% des voix en Guyane, sa candidature n’est pas sortie de la marginalité, du moins au premier tour, ce qui fait un contraste saisissant avec la métropole.[1] Il y a donc, même au premier tour, un vote antillais pour Le Pen, mais il est très faible. Au second tour, ce phénomène s’amplifie considérablement. Le fait qu’un candidat ayant fait  du rejet de l’étranger le thème pivot  de son argumentation puisse se retrouver au second tour en France ne pouvait que persuader les Antillo-Guyanais de la différence culturelle irréductible entre eux mêmes et la France.

 

Le troisième facteur est le taux d’abstention, beaucoup plus élevé encore qu’aux précédentes élections présidentielles et qu’aux scrutins locaux. La participation au premier tour a été de 34,04% en Guadeloupe, 46,76% en Guyane, et 35,38% en Martinique (contre 40, 46% en 1995). Même si l’abstention progresse à tous les scrutins, et même si elle a également progressé en métropole à l’occasion du premier tour, elle a atteint des niveaux très élevés dans les DFA, touchant parfois presque les 2/3 de l ‘électorat, ce qui démontre bien le désintérêt grandissant de la population à l’égard d’un scrutin d’une importance politique majeure au plan national. 

 

Le quatrième argument mis en avant parfois de façon très ouverte, est le fait que les résultats de la métropole, du fait du décalage horaire, sont connus dès 14heures locales. Ceci n’enlève évidemment rien au poids réel des voix des DFA dans un scrutin de type présidentiel, mais fausse la sincérité du vote.. Les DFA ont donc plus que jamais  le sentiment, dûment attisé par les autonomistes et les indépendantistes, que les décisions sont prises sans tenir compte de leur avis. L’interdiction de mentionner les élections sur les ondes ne peut avoir  absolument aucun impact, compte tenu de l’excellence des liaisons téléphoniques avec la métropole, de la présence de réseaux cablés, d’internet et du satellite, et de la rediffusion des bulletins d’information nationaux à la radio. Des propositions ont été formulées, afin soit d’organiser le vote des DFA le samedi au lieu du dimanche, soit d’arrêter le scrutin à 14 heures le dimanche.

 

            Toutefois, le décalage entre DFA et métropole est apparu avec une force particulière dans les réactions au score de Le Pen , et dans la campagne du second tour. Des différences importantes sont à noter entre la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane à cet égard. En effet, dans les trois départements, l’essentiel du personnel politique n’appartenant pas à la droite a pris une position très différente de celle qui a prévalu en métropole. Indépendantistes, autonomistes et partis de gauche ont , à quelques exceptions près, appelé soit à l’abstention soit au vote blanc ou nul. Cependant,  la Martinique a été caractérisée par une mobilisation populaire et associative forte en faveur du vote Chirac, ce qui a entraîné dans les jours qui ont précédé le second tour un revirement de certains dirigeants autonomistes. Ceci n’a pas été le cas en Guadeloupe. La différence est sensible entre les taux de participation, celui de la Martinique faisant un bond considérable, de 35,38% à 45,16 %, alors que celui de la Guadeloupe passait simplement de  34,04% à 38,72% . Ceci n’est pas le seul facteur expliquant le bon score de Le Pen en Guadeloupe au second tour , soit 8,72%, mais n’y est pas étranger non plus . En Martinique, Le Pen obtient simplement 3,86%. [2]

Les motivations des partis indépendantistes, autonomistes ou de gauche sont bien sûr différentes, même si en pratique leurs mots d’ordres ont convergé. L’origine idéologique des indépendantistes est pour l’essentiel à rechercher dans l’extrême-gauche , et, pour les anciens étudiants ,  dans l’AGEM et l’AGEG, organisations dirigées par des  maoïstes [3]totalement étrangers à la logique  du front républicain ou de l’union de la gauche. Ils adoptent une attitude proche de celle du KPD allemand face à la menace national-socialiste dans les années 1930 : ce dernier refusait le désistement pour les socialistes, espérant que la montée du nazisme provoquerait une crise permettant à la gauche révolutionnaire d’accéder au pouvoir. Le score de Le Pen a donc été utilisé pour proclamer qu’en cas de victoire de ce dernier, les DFA auraient tout intérêt à rompre les amarres avec la France[4]. La politique du pire représentait donc un certain attrait. De nombreux dirigeants indépendantistes se sont  complus à déclarer respecter « le choix du peuple français », et à faire assaut de politesse diplomatique, en se disant étrangers à toute cette vaine agitation.

            Les autonomistes, et en particulier en Martinique le PPM, et la gauche, comme les socialistes et les communistes ont quant à eux donné la priorité à leur rivalité avec la droite locale : un soutien à la candidature de Jacques Chirac pouvait être interprété comme un ralliement aux forces politiques qui le soutiennent depuis toujours localement, et faciliter leur campagne à l’occasion des élections législatives. Par ailleurs, le message envoyé par Jacques Chirac dans les DOM a été extrêmement contradictoire au cours des mois qui ont précédé les élections. D’une part, le président a semblé donner son aval à l’accélération du processus de décentralisation décidée par le gouvernement Jospin, et symbolisée par le Loi d’Orientation sur l’Outre Mer préparée par Jean Jacques Queyranne et présentée par Christian Paul. Ce processus, voulu par les autonomistes, a incité les politiques à prendre des dispositions et présenter des demandes à l’évidence incompatibles avec la Constitution française, comme l’obtention d’un pouvoir législatif dans certains domaines, ou à adopter des positions rhétoriques d’une portée symbolique considérable, comme l’affirmation de l’existence d’un peuple et d’une nation martiniquaise. Alors que Lionel Jospin revendiquait la paternité politique de la loi d’orientation, le Président-candidat Chirac se montrait plus hésitant, tentant à la fois de s’attirer la sympathie des hommes politiques locaux, désireux de voir augmenter leurs prérogatives, et de rassurer une opinion  très cynique vis à vis de ses élus et craignant par dessus tout de voir se tarir la manne financière venue de métropole et de Bruxelles. C’est ainsi que Jacques Chirac a pu à la fois se déclarer partisan « du statut à la carte » pour les DOM, de la notion de « peuple » martiniquais, d’accorder aux collectivités territoriales de droit de négocier avec des pays étrangers, et, inversement, de la continuité républicaine. Il affirme ainsi à Schoelcher, à quelques jours du premier tour, « je ne connais qu’un peuple et qu’une  nation, la nation française ». Par ailleurs, chez certains citoyens des DFA, subsiste  le souvenir des méthodes pour le moins vigoureuses  utilisées pour « régler de problème » lors de la prise d’otages  de la grotte d’Ouvéa, et la maladroite déclaration faisant état de la gène occasionnée par les « odeurs » dans les banlieues françaises[5]où une forte proportion de la population est issue de l’immigration.

Le refus de voter pour Jacques Chirac au second tour s’explique donc aussi par la grande méfiance des élus locaux autonomistes ou de gauche  à son égard, et la crainte de voir stoppée  une évolution institutionnelle que la période pré électorale avait  accélérée. 

Le souci de l’avenir de la démocratie en France passait donc au second plan derrière les calculs électoraux locaux d’une part, et l’accélération de la décentralisation d’autre part. Concrètement, ceci revient à dire que la priorité politique est donnée aux questions locales, et que nous sommes en présence d’une vision du monde autocentrée. L’analyse des causes de cette situation, et des différentes options ouvertes aujourd’hui dans les DFA ne sera pas abordée ici.

 

Sursaut républicain contre populisme  xénophobe et autoritaire : un débat pertinent dans les DFA.

 

Paradoxalement, les élections ont également , d’une certaine manière,  contribué à renforcer  le sentiment des habitants de DFA de faire partie de l’ensemble français. Le sursaut républicain qui a donné 82% des voix à Jacques Chirac en France  a été encore plus marqué dans les DFA, où les scores sont de 91,28% en Guadeloupe, 89,09% en Guyane et 96,14% à la Martinique. La thématique « il faut sauver la république » est devenue de plus en plus présente au cours de la campagne. Elle renvoyait bien sûr, dans la conscience collective,  à la seconde guerre mondiale, et au rôle historique joué tant par un administrateur  guyanais de haut niveau comme Félix Eboué que par ce qu’on a appelé aux Antilles la « dissidence », c’est à dire le soutien à la  France libre. [6]

La mobilisation de la société civile a été spectaculaire en Martinique . Elle a commencé à Fort de France avec, le mercredi 24 avril un appel à la mobilisation républicaine de la Ligue des Droits de l’Homme, puis  le jeudi 25 avril,  un défilé de 500 à 600 lycéens scandant des slogans hostiles à Le Pen et à  l’abstention, une prise de position des artistes, puis des avocats . La manifestation du 1er mai a eu en Martinique une signification totalement différente de celle qu’elle a eu en  Guadeloupe, où strictement aucun slogan hostile au Front national n’a été entendu par les journalistes[7]. En Martinique, les prises de position publiques et les pressions exercées par des associations de défense des droits de l’homme comme la LDH, sont entrées en phase avec l’évolution du sentiment populaire. Plusieurs maires, comme celui de Fort de France Serge Letchimi, un conseiller général , Edouard Délépine,   se sont finalement déclarés en faveur de Jacques Chirac, certains trois jours avant le scrutin, en contradiction formelle avec le mot d’ordre de leur parti, le PPM. Ils rejoignaient ainsi les positions du maire du Lamentin, Pierre Samot, apparenté communiste,  d’élus qui animaient le comité de soutien de JP Chevènement[8], et d’un socialiste dissident[9] .  Le parti autonomiste, et la fédération socialiste, qui appelaient à l’abstention ou au vote blanc, se sont donc retrouvés totalement en porte à faux par rapport à leur propre culture politique : Aimé Césaire,  fondateur du PPM,  interrogé à la sortie du bureau de vote a déclaré avoir lui même voté pour Jacques Chirac. La prise de position rapide en faveur de Jacques Chirac de la part de Christiane Taubira, au lendemain du premier tour, a certainement contribué à faire triompher la logique républicaine, et a ouvert la voie à cette évolution de l’opinion.

            La campagne présidentielle avait par ailleurs attiré l’attention des candidats sur le vote de l’outre mer, dont l’importance numérique est comparable à celle d’une  grande ville de métropole  . L’idée que « l’opinion des DFA ne compte pas », propagée pendant le débat sur le décalage horaire, n’était certainement pas partagée par les candidats, qui ont sillonné les DFA, à l’exception de Le Pen, dont la venue avait en 1987 donné lieu à de violentes manifestations à l’aéroport du Lamentin, empêchant son avion d’atterrir. Jacques Chirac comme  Lionel Jospin, avaient  consacré des sérieux efforts à la préparation de leur programme, et avaient une connaissance très détaillée des dossiers, ce qui n’empêchait bien sûr ni les ambiguités ni les positionnements tactiques. L’idée que les DFA auraient donc été oubliés dans la campagne est donc totalement fausse.

            La thématique du discours de Le Pen a, curieusement, rencontré un certain écho dans l’électorat antillais à l’occasion du second tour, qui tranche donc tout à fait avec le premier tour. Le score de Le Pen passe de 1563 voix (1,75%) en Martinique à 4353 voix (3,86%), de 2664 voix ( 2,90%) à 8889 voix ( 8,72%)  en Guadeloupe, et de 1180 voix (4,99%) à 2416 voix (10,91%)  en Guyane.  Il est  extrêmement surprenant que plus de 4000 Martiniquais et 8000 Guadeloupéens lui aient apporté leurs suffrages, malgré l’unanimité des condamnations dont il était l’objet. Ceci est d’autant plus étonnant que le programme de Le Pen sur les DOM apportait  une démonstration de l’attachement de ce dernier à la vision coloniale du monde , et des rapports de la France avec les populations francophones de l’Outre mer. L’Outre mer était en effet présenté par Le Pen, sur  son site web,   comme un ensemble de territoires permettant à la marine française de se déployer, et aux entreprises françaises d’exploiter un jour les fonds marins environnant  ces régions. Le Pen apparaissait donc comme un héritier historique des « Africains qui reviennent de loin », pour citer sa chanson coloniale favorite, et, en Martinique, de l’Amiral Robert, représentant local du régime pétainiste. En outre, des erreurs factuelles attestent une assez grande méconnaissance de la région. Le Pen proposait ainsi de créer une université aux Antilles, alors qu’il en existe une depuis plus de 20 ans.

C’ est donc bien par référence au programme présenté en métropole par Le Pen que ses électeurs antillais se sont déterminés, en faisant totalement abstraction de l’aspect racial de son discours, soigneusement expurgé à l’occasion des élections. Trois thèmes en particulier, plus porteurs que la nostalgie coloniale,  sont susceptibles d’avoir une résonance importante : la préférence nationale , la limitation de l’immigration, et le rétablissement de l’ordre.

La préférence nationale, qui a valu à Le Pen et à ses anciens partisans du MNR  plusieurs condamnations en France, connaît aux Antilles un grand succès, comme dans beaucoup de DOM et de TOM. Elle s’exerce, curieusement, à l’encontre de deux populations totalement différentes, d’une part les Français originaires de métropole, et d’autre part les ressortissants d’autres pays de la Caraïbe, au niveau de vie beaucoup plus bas que celui des DFA, comme Haïti , la Dominique, Sainte Lucie et Saint Vincent. La thématique est indifféremment décrite comme une « préférence nationale » ou une « préférence locale ». La confusion entre les deux types de populations cibles est délibérément entretenue. Ces discours sont tenus par quatre  types de personnes . Il s’agit en premier lieu  des mouvements indépendantistes radicaux, qui agrémentent les murs d’inscriptions à la peinture telles que « péyi lé envayi » (« le pays est envahi ») en Guadeloupe ou « fwansé dewo »  (« les Français dehors »)à la Martinique. On trouve ensuite  les partisans d’un animateur de télévision privé, Ibo Simon, condamné par la justice pour avoir incité les Guadeloupéens à se dresser contre l’immigration haïtienne, ce qui  a entraîné des voies de fait, incendies de maisons et pillages de boutiques à Pointe à Pitre. En troisième lieu, on trouve  des professionnels, comme des médecins ou même des  journalistes de RFO, qui, à l’occasion d’une rivalité professionnelle personnelle avec des collègues blancs, n’ont pas hésité  à mobiliser les syndicats ou leurs confrères et à en appeler à la préférence locale.  Enfin des « responsables politiques » tels que Madame Michaud Chevry, embrassent dans une même opprobre rmistes français, suspectés de venir au soleil pour profiter des fruits de leur paresse,  et  réfugiés haïtiens.

L’électeur antillais noir qui apporte son suffrage à Le Pen s’assimile donc totalement à celui de métropole. Les préventions traditionnelles  de l’électorat non blanc à son égard semblent donc s’être estompées, peut être grâce aux appels lancés aux électeurs « quelle que soit leur race ».[10]

Le discours de Le Pen synthétise parfaitement les thématiques de la préférence nationale et de « l’invasion », comme il dénomme l’immigration. Il est en de même de la question de l’ordre,  ainsi que l’ont signalé le juriste Thierry Michalon et le politologue Justin Daniel tout au long de la campagne[11]. Cette question revêt, aux Antilles,  une dimension plus large que la simple insécurité. Un discours nostalgique est tenu, selon lequel la délinquance serait un phénomène nouveau et surtout importé, soit des sinistres banlieues de métropole, soit des non moins sinistres bas quartiers des capitales de la Caraïbe anglophone ou, en Guyane, du Brésil et du Surinam. Drogue comme prostitution sont souvent présentées comme des phénomènes nouveaux et surtout étrangers. S’exprime souvent, de façon diffuse, la nostalgie « d’une société où régnait un ordre communautaire, qui a éclaté sous l’impact de l’européanisation des mœurs ( liberté individuelle au détriment du contrôle social), sans être remplacée par le respect de la loi »[12].  Les Antilles, qui n’en sont pas à un paradoxe près, offrent donc ce spectacle rare de sociétés où les lois ne sont considérées par personne comme légitimes, et où une forte demande d’ordre s’exprime, parfois avec une violence et une brutalité qui n’est pas sans rappeler le macoutisme de Papa Doc à Haïti. C’est ainsi que dans la commune du leader indépendantiste martiniquais Alfred Marie Jeanne,  président du Conseil Régional, des petits trafiquants d’herbe se sont vus physiquement pris à partie par les militants, qui accusent la police française de mollesse. Une affaire de « légitime défense » a défrayé la chronique judiciaire de la Guadeloupe, où le maintien en détention d’un  commerçant suspecté d’avoir tué deux cambrioleurs était manifestement contesté par une partie importante de la population. La question se pose donc dans des termes semblables à la métropole, et connaît les mêmes mauvaises réponses. Le vrai problème de l’insécurité, mal pris en compte par les partis républicains, et objectivement très difficile, voire  impossible à régler (en particulier en Guyane) est intégré par les démagogues dans une présentation globale qui en fait le symptôme de la décadence. Qu’un pourcentage non négligeable d’électeurs des DFA aient pu être séduits démontre que la psychologie des foules fonctionne selon des ressorts assez semblables dans ces régions et en métropole, indépendamment des phénotypes et des particularismes régionaux ou linguistiques.

 

 

 

L’identification des DFA avec la métropole à l’occasion du sursaut républicain tient sans nul doute à la définition dominante de l’identité nationale française, celle de la communauté de destin décrite par Renan. Si le fait d’être français est un choix, indépendant des origines raciales, culturelles et linguistiques, si la France symbolise non seulement les droits de l’homme, mais aussi l’aspiration égalitaire et l’esprit de rébellion, ce qui semble être l’opinion des marchés financiers internationaux , alors la mobilisation contre le Front National ne peut que renforcer l’attachement des citoyens des DFA à la France. Si, en revanche, la définition de l’identité  française se rapproche de celle qui prévaut traditionnellement en Allemagne, le droit du sang, ou de celle qui place l’héritage  culturel et linguistique au dessus de tout, alors, bien évidemment,  on peut s’interroger sur la destinée manifeste de départements situés à 7000km de l’Europe, entre les Tropiques et l’Equateur, et peuplés majoritairement de descendants d’esclaves africains [13]. L’instrumentalisation des élections présidentielles françaises de 2002 par le personnel politique des DFA, avant tout soucieux de voir augmenter son propre pouvoir, n’est pas un phénomène nouveau. La contradiction entre le désir d’identification à la France et le souhait d’une prise de distance reste la caractéristique dominante des DFA.

 

 



[1] En Martinique, contrairement aux assertions de commentateurs qui se situent dans une optique communautariste , idéalisent l’identité locale et diabolisent celle du « blanc », rien ne permet de dire que le vote Le Pen du premier tour soit le fait de « métropolitains ». En effet, dans les communes où ceux ci sont réputés nombreux, Le Diamant et Trinité, les scores sont infimes ( 15 voix soit 1,20% au Diamant, et 61 voix soit 1,85% à Trinité) . Au François, où résident beaucoup de Békés, Jacques Chirac obtient 1537 voix, soit 35,58% et Le Pen 116 voix, soit 2,69%. Ces pourcentages sont dans tous les cas inférieurs à la moyenne Martiniquaise.

[2] La concomitance entre une forte abstention et un bon score pour Le Pen est évidente en Martinique, où le meilleur pourcentage obtenu par ce dernier,  6,32% a été obtenu la commune indépendantiste de Ste Anne, où le taux de participation a également été le plus faible du département.

[3] Les dirigeants et les cadres de ces deux organisations, qui fourniront l’ossature idéologique de divers groupes indépendantistes,  se reconnaissaient dans le courant maoïste pour plusieurs raisons. Ils  en appréciaient le tiers mondisme, et la volonté de considérer les « peuples du troisième monde », plutôt que les classes ouvrières du monde développé,  comme l’avant garde révolutionnaire la plus prometteuse. Ils  acceptaient le principe selon lequel les « contradictions » ne peuvent être résolues que les unes après les autres, impliquant que, dans les pays où la question nationale pouvait se poser, il convenait de faire passer au second plan la lutte contre les classes possédantes nationales  (la « contradiction secondaire »), et, au contraire,  mettre la mobilisation des classes populaires au service de la lutte pour l’indépendance nationale (l’étape dite de « démocratie nouvelle », titre d’un texte de Mao Zedong datant de la guerre contre le Japon). Enfin, ils partageaient l’idée que le front culturel est aussi important que les autres, et qu’il est indispensable de mettre les « intellectuels  » au service de la lutte politique, dans la tradition stalinienne, durcie encore par la Révolution Culturelle. Ce courant s’est délité après 1977, date de la scission entre l’Albanie et la Chine, et de la mise à l’écart des partisans de la révolution culturelle (la Bande des Quatre) par les « modernisateurs », émules de Teng Hsiao Ping. Ceci explique que le maoïsme antillais, qui, à l’instar du Sentier Lumineux péruvien, s’est rangé derrière les courants pro albanais et pro Chiang Ching,  n’ait pas débouché sur un parti unique, mais que les militants se soient répandus soit dans des groupuscules politiques, où ils font parfois de belles carrières,  soit dans les syndicats. L’influence diffuse est néanmoins facile à reconnaître, non seulement dans les méthodes musclées et peu respectueuses de la «  démocratie bourgeoise » de l’UGTG, mais dans la ligne politique des indépendantistes . L’alliance du MIM et de Osons Oser, qui permet à Alfred Marie Jeanne d’accéder à la direction de la région Martinique, vécue comme contre nature par la gauche comme par la droite  de culture républicaine, n’est qu’une réplique de cette stratégie. On ne doit pas être outre mesure surpris de retrouver le sourire avunculaire du président Mao dans l’agenda 2002 diffusé par le conseil régional de Martinique, au côté d’icônes révolutionnaires régionaux comme le Che ou Fanon, dont l’apologie de la violence libératrice fut préfacée par Jean Paul Sartre, compagnon de route du stalinisme puis du maoïsme français. L’importance politique accordée à la question du créole, les financements régionaux dont les intellectuels engagés dans ce combat bénéficient, la stratégie de mobilisation de la société civile , comme une  association de parents d’élèves, le recours à des tactiques apparemment contradictoires, comme l’occupation du bureau d’un recteur par un professeur de créole entouré de ses étudiants, la violence et l’intimidation, et la recherche de la reconnaissance symbolique par les institutions universitaires et littéraires ne se comprennent que dans une optique où  la culture est mise au service de la lutte,  où la fin justifie les moyens, et où l’encerclement et la démoralisation de l’adversaire par la guerilla précèdent l’offensive.

[4] C’est notamment le sens de l’intervention du dirigeant du  syndicat indépendantiste USTM, le premier mai.

[5] Selon toute vraisemblance, outre l’erreur de communication,  il s’agit d’un exemple parfait d’incompréhension interculturelle. Sans faire une exégèse des pensées du Président, il  est idéologiquement  inconcevable que Jacques Chirac ait fait allusion aux odeurs corporelles des individus, et tout à fait probable qu’il évoquait en fait les odeurs de cuisine. Or, la composante physique, corporelle,  et affective des relations interethniques est tellement importante que ses propos ont sans doute été interprétés dans ce sens, leur donnant une dimension beaucoup plus blessante.

[6] Le régime de Vichy, représenté par l’Amiral Robert  a été renversé en Martinique en 1943 par une insurrection populaire où ont convergé les efforts de militaires français de l’Armée de Terre, de la gauche antillaise, et de la dissidence républicaine.

 

[7] France Antilles 2 mai 2002. p.5. « Ils étaient sept mille au Moule ».

[8] Le  « Pôle républicain » en Martinique réunit le maire de Sainte Marie, Guy  Lordinot, le sénateur maire du Marin , Rodolphe Désiré, tous deux issus du PPM, et le maire du Lorrain, issu de la droite, Michel Thalmency.

[9] Il s’agit du maire de Trinité, M. Manscour.

[10] L’utilisation du terme « race », refusée par la grande majorité des intellectuels français, ne semble donc pas avoir nui au candidat Le Pen, bien au contraire.

[11] Interventions Forum étudiant du 25 avril, émission télévisée Ramdam du 6 mai sur RFO, entrevues privées.

[12] Thierry Michalon, entrevue, mai 2002.

[13] Les chiffres approximatifs dont la progression est trop symétrique pour être parfaite, qui sont souvent avancés en Martinique sont les suivants : 300 000 noirs, 30 000 mulâtres, 3000 békés  (Gustavo Torres, président de la section Martinique de la Ligue des Droits de l’Homme, interview, mai 2002). Notons que la région ne s’embarrasse pas des prudences françaises, et ignore superbement l’interdiction de décrire et de  comptabiliser les citoyens en fonction de leur origine ethnique.

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