Morris & le Guild Socialism

Publié le par jean-paul Revauger

Jean Paul Révauger

Université Michel de Montaigne Bordeaux III.

 

 

Socialisme et nostalgie : les « Guild Socialists », émules de William Morris.

 

Dans la Grande Bretagne édouardienne, les idées de William Morris jouissent d’une popularité qui va au delà de la simple influence symbolique, ou de l’attachement sentimental à l’égard d’un personnage un peu  trop haut en couleur pour ces années post-victoriennes. Un courant, le Guild Socialism, va même reprendre à son compte les principales idées de Morris, se développer, et rencontrer quelques succès pendant la première guerre mondiale, avant de disparaître dans les années 1920. Cette tendance du mouvement ouvrier, significative en elle même, doit surtout sa renommée  au rôle qu’y joua une des grandes figures intellectuelles du mouvement en Grande Bretagne, GDH Cole. Ce dernier fut, des années 1920 aux années 1950 une des éminences grises et des consciences morales  du travaillisme, un expert influent, et le prolifique auteur … d’une centaine de livres qui ont contribué à forger la culture politique et l’identité  du Labour  au 20ème siècle[1]. C’est donc en partie à travers GDH Cole, théoricien principal du Guild Socialism et défenseur des thèses autogestionnaires tout au long de sa vie, que les idées de Morris ont exercé une influence sur le socialisme britannique au 20ème siècle.

Les origines du Guild Socialism.

 

L’ouvrage fondateur du mouvement est dû à « a shaggy, stammering architect », pour employer l’expression de la femme de Cole, Margaret Cole[2]. Arthur J. Penty, publie en 1906 un livre  à prétentions politico historiques, The Restoration of the Guild System[3]. Penty avait adhéré en 1899 à la Fabian Society, mais l’avait quittée en 1902 lorsqu’il avait découvert que, parmi les différents architectes qui avaient proposé des plans pour la construction de la London School of Economics, œuvre des Fabians, c’était le « moins disant » qui avait emporté le marché, et non le plus original. Pour cet admirateur de Morris, il était insupportable de voir la Fabian Society se comporter de façon aussi matérialiste, et n’avoir aucun souci pour la « beauté ». Penty prône dans son livre le retour aux conditions de production médiévales, non seulement sur le plan de l’organisation des producteurs, qui s’associeraient pour former des « guildes », mais aussi sur le plan technique : plus de machines, et donc plus d’ouvriers. Seuls des artisans, fiers de leur œuvre, seraient à la tâche. Selon Penty, la division du travail, et la production industrielle sont la source du malaise social, qui conduit au « déclin spirituel » de notre société , dont l’appétit de consommation est une manifestation. Les corps de métier s’administreraient eux mêmes, et fixeraient un juste prix pour leurs services sans avoir recours à la régulation par la concurrence. Sur le plan territorial, les villes, autonomes, jouiraient de pouvoirs étendus, et un gouvernement paritaire, représentatif des villes et des guildes, administrerait le tout.

Ce projet assez fruste s’inscrivait dans la tradition médiéviste, et constituait le premier plaidoyer en faveur de la création de nouvelles guildes depuis la « Guilde St George «  de Ruskin.. Le problème de la transition était abordé de façon rapide. Penty suggérait que les Trade Unions pourraient être  « the agents of a return to a saner vision of things » . Dans le courant de 1906, Penty parvint à créer une Junior Art Workers Guild qui se transforma en une éphémère Guild Restoration League[4]. Il évoluait dans ce milieu d’adolescents perpétuels en quête d’expériences artistiques « authentiques », ce « arty and crafty lot, » comme les appelera plus tard George  Orwell, qui les détestait et voyait en eux des irresponsables et des petits bourgeois.

Parmi les amis de Penty, figurait A.R. Orage, adhérent de la Fabian Society,  de l’Independent Labour Party et de la Theosophical Society, groupe mystique intéressé par les religions orientales, et , curieusement, influent dans les milieux socialistes. Orage animait un club , le Leeds Art Club, qui invita des conférenciers prestigieux, comme Chesterton, Edward Carpenter et … George Bernard Shaw. Celui si exerçait un magistère moral sur la Fabian Society, et prit la décision de financer le lancement d’une publication intellectuelle dirigée par Orage, appelée New Age[5]. Il est vraisemblable que Shaw préférait voir Orage exercer ses talents de façon indépendante qu’au sein de la Fabian Society, où il avait tenté de créer une tendance. L’importance intrinsèque de New Age dans l’histoire intellectuelle britannique est considérable. On y retrouve les mêmes ingrédients que dans la démarche de Morris : l’avant garde artistique, littéraire et politique  est la bienvenue dans New Age, qui publie des textes de Shaw – le mécène- , H.G. Wells, Arnold Bennet, Hilaire Belloc, Ezra Pound, Katherine Mansfield, des illustrations de Epstein, des articles sur Picasso. Tout ce qui est « avant grade », du futurisme au vorticisme en passant par la psychanalyse ou l’imagisme trouve dans New Age un soutien de poids.

L’orientation de New Age est intéressante. Bien que financée par Shaw, et dirigée par des Fabiens cette revue prend à contre pied, non sans délectation, à la fois le libéralisme et l’orientation dominante du mouvement ouvrier. En effet, alors que le « New Liberalism », sous la direction de Lloyd George, va renforcer considérablement le rôle de l’Etat, en permettant les premiers balbutiements de l’Etat Providence (Insurance Act), et en envisageant sans effroi particulier la perspective d’un secteur nationalisé, New Age va enfourcher le nerveux destrier de l’anti-étatisme. Il se place à contre sens du socialisme fabien, mais le lien avec les conceptions libertaires de Morris est évident. New Age est en partie influencé par deux penseurs anti-étatiques, Hilaire Belloc et GK Chesterton, pères du courant « distributiviste », et influents à la fois chez les militants radicalement anti-capitalistes et  dans les milieux réactionnaires au sens plein du terme, opposés au progrès technique, et à toutes les perversions que l’industrie et la démocratie sont censées entraîner. En cette période troublée, les prémices idéologiques de ce qui deviendra  le grand mouvement prométhéen du XXème siècle, le communisme, et de la réaction la plus extrême contre ce même mouvement, le fascisme, se retrouvent parfois sous les mêmes plumes et dans les mêmes colonnes. Que les émules de Morris se retrouvent au coude à coude avec un partisan de l’Action Française comme Belloc, au nom de la lutte contre le capitalisme industriel et du libéralisme n’est pas une mince ironie. Charles Maurras aurait probablement aimé la métaphore d’un parlement transformé en étable.  Le Labour, condamné à être à la traîne du libéralisme, et durablement marqué par ce dernier dans ses principes idéologiques mêmes, était quant à lui voué aux gémonies.

La haine non seulement de l’Etat, mais aussi du parlementarisme et des procédures de représentation politique est encore un point commun entre les radicaux morrissiens et un personnage important dans le débat théorique de l’époque, fort prisé par New Age, l’espagnol Ramiro De Maeztu[6]. Ce dernier est le porte parole du courant dit de la « fonction ». Les groupes et les organisations doivent être reconnus par la société s’ils occupent une fonction utile à cette dernière, et aucune autorité ne saurait  représenter la « souveraineté populaire » , pour employer l’expression républicaine française. Les administrations sont des organisations parmi d’autres, et les producteurs, associés au sein de corporations, comme on les appellera  dans l’Italie fasciste, ou de guildes, comme en dira en GB, pourront gérer l’économie sans l’intervention de l’Etat. On est précisément aux antipodes de la stratégie fabienne, telle qu’elle sera expliquée par Sidney Webb. La théorie pluraliste vient à point nommé pour justifer la place spécifique que les Eglises entendent encore garder, et sera utilisée comme telle dans le combat qui les oppose aux tenants de la laïcité, ou du moins, en GB,  de la laïcisation. L’Etat, la représentation nationale ne saurait à leurs yeux avoir une fonction supérieure à celle des Eglises, ou des corporations. Cole, pourtant peu suspect de sympathies cléricales, écrit : « The recent development of theory concerning the relations of Church and State, and the position of churches in the modern community is running very largely on lines parallel to those of guild development in the spheres of industry and civic service” [7]. De Maeztu apportera son soutien à la rébellion franquiste contre la République espagnole, en 1936, ce qui démontre une fois encore l’attirance de la perspective réactionnaire et anti-démocratique  pour les tenants de  ce courant. 

1912, le tournant.

 

Le mouvement Guild socialist ne résulte pas seulement de débats théoriques ou idéologiques. Il fut aussi porté par un contexte social très particulier, marqué par les succès du  syndicalisme révolutionnaire, « syndicalism » en anglais . La période,  restée dans l’histoire sous le nom de Great Labour Unrest, connaît en effet une vague de grèves  impressionnantes. Les progrès du syndicalisme au sens large du terme, qui organise de plus en plus de non qualifiés, et ne se limite plus aux ouvriers qualifiés, sont significatifs. La condition ouvrière est toujours d’une extrême dureté, et la  progression du parti travailliste semble d’une lenteur  décourageante, surtout si on la compare à celle des socialistes allemands, qui ont déjà 100 députés en 1900, ou du mouvement ouvrier français, auquel ses traditions révolutionnaires valent un certain respect. Trois foyers d’agitation distincts peuvent être clairement identifiés. Le premier, et de loin le plus influent, est l’équipe constituée autour de Tom Mann, surtout implantée dans le syndicat des dockers (le TGWU, qui organise des dizaines de milliers de non qualifiés)[8]. Le deuxième est centré sur le secteur minier dans le Pays de Galles du Sud, et animé par les auteurs du célèbre pamphlet The Miner’s Next Step, Noah Abblett et ses amis[9]. Le troisième est l’émanation d’un groupuscule révolutionnaire écossais, le Socialist Labour Party, disposant d’une centaine d’adhérents très actifs dans la région de Glasgow, et antenne européenne du parti de l’américain De Leon, et des International Workers of the World, les « Wobblies ». [10]

Ces foyers sont  animés par des hommes de grande qualité, très au fait des débats qui agitent le mouvement ouvrier international. Tom Mann a parcouru la planète et connaît fort bien le mouvement ouvrier australien et américain. Il a d’excellents contacts avec la CGT française. Sa revue « The Industrial Syndicalist », fait une large place aux thèses de la CGT, et de George Sorel, père du syndicalisme révolutionnaire français.  Pour ce courant, les syndicats ne sauraient limiter leur action aux simples revendications économiques. Ils sont porteurs de l’avenir de la classe ouvrière, et de toute la société. Ils sont à la fois les agents privilégiés du changement, et l’embryon de l’organisation administrative de la future société socialiste. Le rôle des partis est donc mineur, à la fois parce que la transition vers le socialisme ne peut résulter de leur action, et parce que la construction du socialisme, après la révolution ne pourra résulter que de l’action des syndicats et non de l’Etat. Toutes les grèves sont donc perçues à la fois comme une escarmouche préfigurant le « grand soir », la lutte finale, comme le dit l’hymne du mouvement ouvrier dans son refrain, et comme une façon d’aguerrir, de tremper la classe ouvrière et de la former aux responsabilités qu’elle devra bientôt assumer. Il s’agit donc de se préparer à l’affrontement mythique, la grève générale insurrectionnelle, mot d’ordre et scénario qui a fait vibrer les mouvements ouvriers radicaux européens pendant près d’un siècle, et qui a parfois marqué l’histoire très concrètement. Toutefois, au sein des entreprises, il est également utile de conquérir, chaque jour, une parcelle de pouvoir, en enlevant au patronat  et à l’encadrement un peu de leurs prérogatives. Cette tactique répond au nom de encroaching control et sera théorisée par les Guild Socialists et tous les partisans du contrôle ouvrier.

L’objectif ultime de tous ces groupes est bien une « république industrielle autogérée », même si les mouvements de grève qui secouent la GB sont motivés par des raisons plus concrètes. L’inquiétude est grande dans les milieux possédants, et le gouvernement enverra même une canonnière sur la Mersey, employant  pour intimider les grévistes des méthodes éprouvées dans les colonies. L’impact idéologique de l’agitation ouvrière est énorme, et le mouvement Guild socialist va précisément résulter de la rencontre des discours  politico esthétiques morrissiens et de ce mouvement de masse, relativement mal vu par les sages Fabians. Cet épisode, pendant lequel une fraction importante du mouvement ouvrier britannique va se désintéresser de la politique classique, et du travaillisme, et va plutôt tenter de mobiliser la classe ouvrière dans le cadre de la grève générale, dans l’espoir de provoquer un changement radical,  va durer précisément jusqu’en 1926, c’est à dire jusqu’ à l’échec de la grève générale. Beatrice Webb, qui est exactement aux antipodes du syndicalisme révolutionnaire et des Guild Socialists,écrira, lors de l’échec de la grève générale de 1926 : « This is the death gasp of that pernicious doctrine of workers ‘ control of public affairs through the Trade Unions, and by the method of direct action. [11] »

Les fondateurs : Hobson et Cole.

C’est de la combinaison de l’énergie d’un homme d’action, S.G. Hobson, et d’un intellectuel engagé, G.D.H. Cole, que naît le mouvement Guild Socialist. Le premier, journaliste, militant socialiste bouillant d’impatience devant les prudences du Labour et des syndicats, est un organisateur, prêt à payer de sa personne. Il ira jusqu’à Riga, alors sous la tutelle tsariste,  convoyer des armes pour le compte de l’organisation socialiste juive, le Bund, avant de s’engager aux côtés des républicains finlandais [12]. Le second est un homme de plume et un militant dont la hardiesse, réelle, reste néanmoins confinée à la sphère intellectuelle. Il publie en 1913 un ouvrage, The World of Labour, qui connaît une immense popularité[13]. Cet ouvrage apporte aux militants socialistes  des informations précieuses sur les différents  mouvement  ouvriers dans le monde. Fort de ce succès d’édition, il obtient la création d’un Fabian Research Department, centre de recherche au service de la Fabian society, qui, après un affrontement très dur avec les Webb, dirigeants mythiques de la Fabian Society,  devient rapidement le Labour Research Department en 1914.

Ce centre, ancêtre des « think tanks » qu’affectionne la GB contemporaine, constitua le noyau dur du courant Guild Socialist, auquel il apporta sa logistique. Le LRD perdura et survécut au Guild Socialism : attiré par le messianisme révolutionnaire, il apporta son soutien au communisme après la guerre.

C’est en décembre 1914 que la fine fleur de la gauche socialiste se réunit dans un paisible village du Sussex, Storrington, et rédige en une semaine la plate forme du mouvement[14]. Les Guild Socialists  résolvent d’emblée une des contradictions de leurs grands ancêtres, relative à la question de la démocratie politique. Alors que Morris, Penty et les syndicalistes révolutionnaires proclamaient leur indifférence ou leur hostilité à l’égard de cette dernière, le mouvement affirme son attachement à l’égard de toutes les formes de la démocratie, politique comme économique. On peut sans doute voir là, une fois encore, l’influence du libéralisme sur le socialisme britannique, exercé dans ce cas précis sur un courant lui même constitué sur la base d’une critique du libéralisme.  La National Guilds League, comme on l’appellera bientôt, attire rapidement 600 adhérents, ce qui est à la fois considérable, à l’aune des effectifs des micro organisations socialistes que génère le mouvement dans tous les pays européens, et dérisoire par rapport aux effectifs des syndicats. Qualitativement, ces militants sont cependant influents. Le président, Willam Mellor, est un des experts de l’Amalgamated Society of Engineers, le grand syndicat de la fabrication mécanique. La première section locale de la NGL sera créée à Glasgow, chez les Shop Steward de la Clyde, qui ont sauront faire trembler le gouvernement en 1917 en animant une grève de plusieurs semaines dans les usines de munitions, et obligeront Lloyd George à venir négocier avec eux en Ecosse. Néanmoins, les Guild Socialists, à l’instar de Cole, seront surtout des « hommes de communication » , des « spécialistes de l’agit-prop » pour employer le vocable des années I920, et des éducateurs. [15]

Le discours des Guild Socialists.

Le discours Guild Socialist est un curieux mélange d’idéalisme éthique, de principes politiques, et de considérations tactiques. On trouve tout d’abord l’influence de l’idéalisme vitaliste de l’époque. Des discours grandiloquents sur l’importance de la spiritualité, sur le primat du spirituel sur l ‘économique, se retrouvent souvent, sorte de postulat inévitable. Même un matérialiste comme Cole, peu enclin à disserter sur les âmes,  va écrire :

«  the individual worker must be regarded not simply as a hand, a decreasingly important adjunct to the industrial machine, but as a man among men, with rights and responsibilities, with a human soul and a desire for self expression, self government and personal freedom”[16] Les questions politiques sont donc encore une fois traduites en termes éthiques ou spirituels, ce qui arrive souvent en GB.

Par ailleurs, les Guild Socialists valorisent le travail, qui est positif, alors que le statut du salarié est présenté négativement. On est donc proche à la fois de Morris et de Marx, qui dénonçait « l’esclavage salarié ». Le travail est présenté comme une valeur sacrée, et l’adoption du principe marxiste de la loi de la valeur permet de s’opposer aux Fabians, et au travaillisme en général, qui ne mettent pas en cause le rapport salarial, mais voient essentiellement le chemin de la réforme sociale passer par la redistribution des richesses par le biais de la fiscalité et des politiques sociales. Redistribuer ne servira à rien, selon les Guild Socialists, si on maintient l’ouvrier dans la situation de quelqu’un qui vend sa force de travail à un patron ou à l’Etat, mais n’a aucune maîtrise de son activité .

Autre héritage morrissien, les Guild Socialists ont une vision de l’histoire en rupture avec ce que les Français appellent le positivisme, et les Britanniques la Whig Interpretation of History, l’idée que l’humanité progresse, qu’elle est partie  des ténèbres de l’ignorance, de la pauvreté et de l’oppression pour atteindre la connaissance rationnelle, l’excellence artistique,  l’abondance et la démocratie. Parmi les GS, ce sont bien sûr les chrétiens qui sont  les plus hostiles  à la vision positiviste, car elle présente favorablement le recul de l’emprise du christianisme sur la société. Reckitt, en pleine guerre, écrit : « Text books displayed the History of England as a study in the ascent of man from King Alfred to Gladstone… The final paragraph would contrive to suggest that the edifice of British freedom, firmly established on Magna Carta, had been fittingly crowned by the Insurance Act. The horrors of the present war have shown the way in which man may apply the discoveries of science to the uses of destruction.”  [17]

Le projet travailliste tout entier est  rejeté, et identifié à celui de la Fabian Society. Le rupture est affective autant que politique, et les Fabians sont décrits en termes blessants : « The bureaucratic reformer, by laying all the stress upon the purely material side of life, has come to believe in a society made up of well fed, well housed, well clothed machines working for a greater machine, the State.” [18] Enfin, la démocratie politique n’est pas rejetée par les Guildsmen, mais ils relativisent son importance. La lutte parlementaire , à leurs yeux, a pour fonction de propager les idées socialistes, et non d’amener les militants à gérer les institutions tout en respectant le cadre constitutionnel. On est donc proche de ce qui sera appelé en France « la fonction tribunicienne » : Le Parlement est une tribune.

Le projet de société est d’une étonnante précision. A l’instar de tous les courants utopiques, et en particulier du courant autogestionnaire, les guild socialists proposent un mode d’organisation très précis, et confèrent à ce dernier des vertus émancipatrices sui generis.

La base du système économique serait la guilde, l’organisation décentralisée mais nationale de tous les producteurs dans un domaine particulier. Hobson fixait même à 22 le nombre de ces guildes. L’instance nationale de la guilde serait chargée des activités commerciales, les instances locales de la production. La propriété serait socialisée, et les guildes se verraient accorder des chartes par l’Etat, mettant à leur disposition les moyens de production. Les comités d’atelier seraient à la fois chargés d’administrer le système … et de représenter les ouvriers, face à l’encadrement. Cette double fonction, un peu contradictoire, démontre à la fois la pérennité du lien avec le syndicalisme révolutionnaire … et la difficulté qu’avait le mouvement socialiste de l’époque à conceptualiser la question de l’encadrement.

Les délégués d’atelier éliraient un comité d’usine. Au sommet de la hiérarchie régionale,  un comité de district regrouperait à la fois les délégués des comités d’usine, et ceux des différents « métiers ». La logique des « guildes » recoupait donc celle des vieux syndicats de métier, attachés à la défense de leur corporation, et pourtant représentatifs de l’aile la moins radicale du syndicalisme.  Les GS jouaient donc la carte de l’opposition à la modernité, celle de la défense des privilèges et du statut des ouvriers qualifiés, contre les non qualifiés. Ceci s’explique par le contexte de la première guerre mondiale, au cours de laquelle le statut des ouvriers qualifiés fut mis à mal, au nom de la « dilution ». En application des principes tayloriens, les barrières entre métiers furent abolies, et les non qualifiés, parmi lesquels se trouvaient, pour la première fois ,  des femmes, accédèrent à des emplois jusqu’alors réservés aux homme qualifiés, formés et relativement bien rémunérés. Cette application, à marches forcées , de la modernité à l’industrie britannique avait à la fois pour fonction d’augmenter la production, et de permettre l’envoi au front des ouvriers qualifiés. Elle fut donc très mal vécue par la classe ouvrière, et tout le mouvement. Les perspectives anti-modernes des GS n’en furent que plus populaires.  Toutefois, on trouve des ambiguïtés sur cette question. Cole reste assez proche de Marx, qui appelait de ses vœux « le développement des forces productives », et voyait dans la marche du progrès technique  un facteur qui rapprochait l’échéance de la révolution prolétarienne. Il ne s’oppose donc au machinisme, que lorsque « machines brutalise workers and produce shoddy goods »[19]. Il imagine que le gigantisme industriel est inévitable. En revanche, Penty est clairement opposé au machinisme, et plus proche du cauchemar  d’un Samuel Butler, dans son utopie célèbre, Erewhon[20].

Les ouvriers, dans le projet Guild Socialist, seraient rémunérés de façon égalitaire, en fonction des moyens de chaque guilde. Ils ne toucheraient pas un salaire, mais un revenu régulier indépendant de la quantité de leur travail.

Les ambiguïtés ne se limitent pas à la question du machinisme. Le rôle de l’Etat divise le mouvement. Cole, toujours à la recherche d’une motion de synthèse, en bon politique, n’accepte pas la perspective radicale de la destruction de « l’Etat bourgeois », chère aux syndicalistes révolutionnaires. Pour Cole, l’Etat subsistera, et représentera « les consommateurs », équilibrant ainsi une société dominée par les guildes de producteurs. Il répond ainsi à ses détracteurs fabiens. En effet, la hantise des Fabians, très marqués par le libéralisme, et farouchement opposés aux monopoles,  aux ententes entre producteurs, et à l’alliance entre l’Etat et le patronat,  est de voir la société et le consommateur citoyen exploités par les producteurs.  Cole imagine donc une forme de régulation entre les intérêts des producteurs, et ceux des consommateurs/citoyens, un congrès réunissant les guildes, et le parlement. Cette instance suprême serait en fait  la plus importante du pays.

L’Etat est  mis sur le même pied que les guildes, car la confusion entre pouvoir politique et Etat est constante, ce qui est fréquent en Grande Bretagne, et repérable même  dans le vocabulaire courant. Aucun fonctionnaire français ne dirait « travailler pour le gouvernement » alors que l’expression « working for the government » est fréquente en anglais. L’idée qu’une administration impartiale peut être mise au service de la société tout entière est donc rejetée par les Guildsmen, majoritairement, malgré l’opposition de Hobson.

Enfin, comme dans tous les projets utopiques, l’éducation , la formation de « l’homme nouveau » comme diront les communistes, occupe une place importante. Les intellectuels proches du mouvement ouvrier du début du siècle ont été nombreux à s’intéresser aux nouvelles méthodes pédagogiques, et ont eu une importance cruciale dans l’histoire de l’éducation en Europe. La pédagogie contestataire est donc ouvertement soutenue par les Guild Socialists :

 « There is the same fault in education as in industry. The same implications that to earn a wage is the sole duty of man, that so far as natural emotions and interests infringe upon his duty, they are to be suppressed, and that, just as disobedience was the first sin, so obedience to authority is the first and last virtue.: for these reasons, both the guildsman and the modern educationalist found their quarrel with society on the same doctrine, that of the belief in the divine right of man.”[21]

Le droit à l’expérimentation et à l’initiative locale est affirmé. Les Guild Socialists dressent un portrait peu flatteur du corps enseignant, heureusement tout à fait dépassé de nos jours :

 « The teacher is as much a wage slave as any hireling of the capitalist system, and is worse exploited that most. .. The teacher is afforded only a quite inadequate and inferior training…He or she, with this shoddy equipment is then pitchforked into a school and told to teach, under the supervision of a horde of inspectors, according to Board of Education instructions, … and in the atmosphere of jealousy created directly by the dire economic distress of the teacher , and the scarcity of promotions. It is no wonder after all that, under those conditions, very many teachers were accused of being “narrow minded” and not too efficient. There is a limit to miracles, and many have come to be teachers not because they have a vocation for teaching, but because, in the present scramble, even the worst paid professions have some economic attractions superior to those of starvation or mercenary marriage.”[22].

 La “guilde de l’éducation » devra donc à la fois former des hommes nouveaux, libres et “autonomes”, pour employer un terme moderne, et construire un corps enseignant motivé et compétent.

Enfin, les Guild Socialists adhèrent à  l’objectif du « encroaching control ». Il s’agit , pour les syndicats, d’élargir progressivement, à la faveur des luttes, la sphère sur laquelle les travailleurs exercent un certain contrôle dans l’usine, comme le rythme de travail ou la répartition des tâches. Il s’agit d’une question cruciale à l’époque car l’évolution des méthodes de travail va exactement dans le sens inverse. La logique du taylorisme impose au contraire que les travailleurs soient observés, leurs gestes analysés et rationalisés scientifiquement, grâce à l’introduction de machines toujours plus performantes, sophistiquées et coûteuses. Le travail à la chaîne ne laissera absolument aucune marge de manoeuvre aux ouvriers, et aucune perspective au « encroaching control ».[23] Le Guild Socialism est bien, une fois encore, à contre sens d’une modernité honnie, synonyme d’asservissement, celle que Charlie Chaplin décrira dans Modern Times.

L’impact du Guild Socialism

L’impact à court terme du Guild Socialism fut important. Paradoxalement, son influence s’étendit  par le truchement de canaux hiérarchiques au sein du mouvement ouvrier. Les syndicats avaient besoin non seulement de dirigeants compétents et motivés, amis aussi d’experts, de chercheurs capables de les aider à étayer des dossiers. Le Labour Research Department, et même l’organisme de « formation continue » des syndicats, la Workers Educational Association étaient très influencés par les idées de Cole et de ses amis. Politiquement, le spectre couvert, au sein du mouvement ouvrier était très large, puisqu’il allait des militants radicaux, qui rejoindront ensuite le communisme, comme Robin Page Arnot (historien des mineurs) ou Willie Gallacher ( du syndicat de la fabrication mécanique de Glasgow)[24], jusqu’à des dirigeants d’une extrême modération, comme, dit on, Henderson. En pratique, trois syndicats, celui des mineurs, de la poste, et de l’enseignement élémentaire, inscrivent dans leur programme la revendication de contrôle ouvrier. Le syndicat de la poste maintiendra cette ligne, et cette revendication, jusqu’à la seconde guerre mondiale. L’influence directe des idées Morrissiennes est donc clairement identifiable , au sein de grands institutions ouvrières, jusqu’à cette période.

Une expérimentation en vraie grandeur aura même lieu , entre 1921 et 1922. Un patron quaker et pacifiste, Malcolm Sparkes, décida de soutenir une National Building Guild, fondée avec le syndicat du bâtiment. 140 comités locaux furent créés, qui édifièrent environ 80 000 maisons, pour un budget total de  £ 400 000. Ceci correspondait à un vrai besoin, et Lloyd George avait annoncé en 1918 que, après la guerre, la Grande Bretagne construirait « homes fit for heroes ». Toutefois, la National Building Guild fit rapidement faillite, car le contexte économique des années 1920, à la suite des restrictions  budgétaires, n’était pas favorable aux dépenses publiques. [25]

Des guildes éphémères furent également créées dans la fabrication mécanique, l’ameublement,( à Manchester,) la confection, les docks (Aberdeen), la fabrication de balles de cricket (Norwich), l’imprimerie et l’agriculture. Cette dernière, qui vit le jour à Welwyn Garden City, permet de renouer le fil conducteur menant à l’architecture, car ce sont les urbanistes et gestionnaires de cette ville nouvelle qui prirent l’initiative dans ce domaine.

 

Le « courant William Morris » : une influence sur le long terme ?

A long terme, l’impact du  Guild Socialism est indissociable de celui de William Morris et de l’ensemble du courant que ce mouvement et ce père fondateur symbolisent[26]. La question qui se pose est bien sûr de savoir quelle est la spécificité, quels sont les contours exacts  de cette tendance – informelle- du mouvement socialiste. Les marxistes orthodoxes de stricte observance stalinienne, comme Morton et Tate, ont cherché à faire de Morris, créateur prestigieux, acceptable dans les milieux les plus chics et les plus branchés, un partisan des idées de Marx, en fait plus proche de ce qui deviendra le mouvement communiste que des socialistes anglais, censés être contaminés soit par le libéralisme soit par les position étatistes et gradualistes des Fabiens[27]. E.P. Thompson, bien qu’il ait rédigé sa célèbre thèse à une époque où il était encore membre du Parti Communiste, et, en tout état de cause, un an avant le rapport Kroutchev, et la remise en cause douloureuse de l’orthodoxie,  est certainement plus proche de la vérité quand il met en exergue les conceptions très libertaires de Morris[28]. En fait, Morris et  les Guild Socialists, sont les ancêtres du courant favorable au « contrôle ouvrier », à la fois version spécifique de l’autogestion et tactique syndicale. Ce courant , présent tout au long du XXme siècle, n’a donné que rarement naissance à des organisations structurées, à l’exception de l’Institute for Workers Control , qui connut un réel succès dans les années 1960. Toutefois, on peut repérer un certain nombre de constantes.

L’anticapitalisme  est clairement annoncé, et revendiqué. La dénonciation du système économique dominant met à la fois en avant le caractère inacceptable des inégalités, de l’exploitation du travail salarié, et les dimensions éthiques, esthétiques et culturelles de la loi du marché dans la société. La démarche est donc globale, et ne se limite pas à l’économie où à la politique.  Le rejet du matérialisme, de la « rat race » comme on dira sur les campus américains, n’a pas pour conséquence, chez les Guild Socialists comme chez Morris,  la fuite vers  des problématiques spiritualistes individuelles , bien qu’on ne soit jamais trop loin de ce genre de démarche. Le mysticisme onirique,  la fascination pour les encens orientaux se sont exercés sur nombre d’intellectuels radicaux.  Néanmoins, il y a une dimension individuelle, intime, affective, dans cette problématique de rupture avec l’ordre établi. Celle ci peut prendre la forme de l’émotion artistique, mais d’autres voies seront explorées, la plus commune étant la religion, et la plus socialement risquée étant la sexualité.

La vision de l’histoire est certainement ce qui surprend le plus des observateurs français de ce courant, comme l’intellectuel socialiste André Philip, Français libre et ministre du Général de Gaulle à la Libération, auteur d’un ouvrage qui fera longtemps autorité sur les Guild Socialists[29]. En effet, le courant socialiste français, héritier et continuateur du courant républicain, considérait que la Révolution française avait provoqué une coupure fondamentale avec l’ancien régime, et que les valeurs issues de la Renaissance, mises en cohérence et approfondies par les Lumières, pourraient enfin triompher dans une République qui présiderait à  une expansion graduelle des droits de l’homme, initialement réservés au domaine civil et politique avant de s’appliquer au domaine social. Cette vision positiviste, et optimiste , présente aussi en Grande-Bretagne à partir des années 1950 sous la plume désormais canonique  de T.E. Marshall, n’était remise en cause que par une infime minorité de penseurs, à la suite de Morris et des Guild Socialists. Cette position singulière explique leur popularité …dans l’opinion réactionnaire et Tory, dont la critique du libéralisme, le rejet de  l’industrie, les nostalgies médiévales  se trouvaient ainsi singulièrement légitimée. 

Enfin, c’est certainement la critique de l’Etat, et du socialisme étatique qui a fait l’originalité de ce courant  au sein du mouvement ouvrier, et expliqué sa marginalité tout au long du XXème siècle. En effet les courants majoritaires prônaient soit, dans le cas des Fabiens,  l’utilisation des structures existantes de l’Etat et leur transformation en instrument de redistribution et de gestion de l’économie soit, dans le cas des socialistes plus radicaux et des communistes, la constitution d’un nouvel appareil d’Etat. Les Guild Socialists, à la suite de Morris, et  tous les partisans du « contrôle ouvrier » se désintéressaient de la question de l’Etat, et appelaient de leur vœux une société décentralisée, où les fonctions économiques seraient gérées par les producteurs sans intermédiaire, et où les fonctions de représentation politique seraient réduites au minimum, afin d’éviter la constitution d’une nouvelle classe de dirigeants.            On se situe donc beaucoup plus près des courants libertaires que du socialisme marxiste, qui a toujours pris la question de l’Etat très au sérieux. Ironiquement, la critique de l’Etat par les courants néo-libéraux anglo-saxons, à partir des années 1970, et la crise que le  socialisme a affronté à la suite des évolutions spectaculaires de la société industrielle ont donné aux courants anti-étatiques d’inspiration morrissienne une nouvelle jeunesse, et expliquent peut être en partie la popularité actuelle du mécène barbu de la Socialist League.



[1] Sous la seule signature de GDH Cole, on peut trouver, sur le Guild Socialism : Self Government in Industry Londres : Bell, 1917, Guild Socialism, Londres : Fabian Tract, 1919, Chaos and Order in Industry, Londres, methuen, 1920, Guild Socialism Restated, Londres, Leonard Parsons, 1920.

[2] Margaret Cole. Guild Socialism and the Labour Research Department. In Essays in labour History. Asa Briggs & John Saville ed. Londres: Macmillan, 1971.

 

[3] Arhtur J. Penty. The Restoration of the Guild System. Londres: Bell, 1906.

[4] Voir à ce propos S.T. Glass The Responsible Society, Londres : Longmans , 1966. p17.

[5] Voir Wallace Martin. The New Age under Orage. Manchester/New York: Manchester University Press/Barnes & Noble, 1967.

[6] Ibid p.227.

[7] GDH Cole. Guild Socialism Restated. Londres: Leonard Pearsons, 1920.

[8] Voir The Industrial Syndicalist 1912. Reprint avec preface de Geoff Brown, Nottingham, Spokesman, 1975

[9] Noah Ablett, Will Hay, WH Mainwaring. The Miner’s Next Step, 1912. Reprint: Nottingham, Spokesman, 1974, sous le titre “Democracy in the Mines”.

[10] Voir Walter Kendall. The Revolutionary Movement in Britain, 1900-1920. Londres: Weidenfeld & Nicolson, 1969.

[11] Beatrice Webb .Diaries 1924-1932  Londres, Longmans.

[12] SG Hobson. Pilgrim to the Left. Memoirs of a Revolutionist. Londres: Edward Arnold, 1938; p. 179.

[13] GDH Cole. The World of Labour. Londres: Bell, 1913.

[14] Storrington Document, in Essays in Labour History, Asa BRIGGS 1 John Saville eds. Londres, Macmillan, 1971.

[15] Dame Margaret Cole. The Life of GDH Cole. Londres, Macmillan, 1971.

[16] GDH Cole. Self Government in Industry,  p.5

[17] Maurice Reckitt & CE Bechofer, The Meaning of National Guilds. London, Cecil Palmer & Hayward, 1918. p.40

Publié dans jprevauger

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