political correctness & Cultural Studies

Publié le par jean-paul Revauger

Political correctness et cultural studies : une   stratégie politique et intellectuelle commune ?

 

 

 

Le lien entre le champ disciplinaire apparu en Grande-Bretagne dans les années 1960, connu sous le nom de Cultural Studies, et le mouvement de la « political correctness » n’apparaît qu’à partir du milieu  des années I970.

Les Cultural Studies tirent leur origine du débat sur la structuration sociale de la Grande Bretagne, à la fin des années 1950. Le pays est alors en pleine période d’euphorie. Le mode de production fordiste bat son plein. La productivité augmente régulièrement, et sert à son tour de moteur à la hausse  des  profits, de l’investissement, des salaires et de  la consommation, qui  forment un cercle vertueux. Mac Millan va à la bataille électorale de 1957 avec le slogan « You’ve Never Had It So Good » (Sked, 1984) . Le pays est tout entier tourné vers la consommation. Avant  1958, rares sont ceux qui émettent des doutes sur la pérennité de la croissance, et sur le vide existentiel guettant des individus entièrement absorbés par la mobilité sociale et l’accession aux biens de consommation. (Burk, 2003). La Grande-Bretagne est encore sûre d’elle-même, ne se soucie pas de négocier avec les futurs partenaires du marché commun. La France, aux yeux de l’opinion britannique des années 1950, est encore un pays où les toilettes sont au fond du jardin, et où l’eau du robinet est rarement potable. Le contexte politique et militaire  de la guerre froide impose par ailleurs des limites strictes à l’action politique.[1] Le mouvement travailliste se déploie sur un terrain  borné par le rideau de fer. Il serait inconcevable qu’une action syndicale ou politique puisse venir renforcer le camp du Mal. Toute problématique susceptible de briser l’isolement absolu dans lequel vivent les partisans du communisme était  donc soigneusement évitée. Il en était  de même sur le plan des sciences sociales. La sociologie fonctionnaliste dominait le champ. Les problèmes sociaux étaient perçus comme les dysfonctionnements particuliers d’un système fondamentalement sain, que le sociologue devait épauler, et non remettre en cause. On était à mille lieu des problématiques critiques françaises, et a fortiori, des démarches qui seront celles de chercheurs comme Bourdieu dans les années 60.

 

Culture et stratification sociale.

 

      Dans ce contexte, de nombreux discours étaient tenus sur la structure sociale britannique, non seulement dans les média, mais même au sein du travaillisme, qui tous développaient la thèse de l’intégration de la classe ouvrière dans la « classe moyenne ». L’influence américaine est là aussi tout à fait claire. C’est Anthony Crosland, avec  son ouvrage The Future of Socialism (1956) qui ouvrit le feu. Il est historiquement significatif que la bataille menée, et perdue par Crosland, de 1956 à 1960, sur la suppression de l’article 4 des statuts du parti, d’inspiration marxiste (« the common ownership of the means of production and exchange », ait été en fin de compte gagnée par … Tony Blair en I997. Le courant libéral de Labour, renouvelant son inspiration grâce à l’importation de politiques publiques américaines,  a en Crosland et en Blair deux figures emblématiques. Pour Crosland, la Grande-Bretagne n’était plus vraiment capitaliste, car les managers de l’industrie n’étaient  plus les descendants des propriétaires, ni les simples agents des actionnaires, mais des professionnels compétents et intègres. Le mouvement travailliste avait pratiquement obtenu satisfaction sur toutes ses revendications, et les différences de classe qui subsistent sont résiduelles. Pour lui, la tâche du travaillisme était de parachever le grand œuvre du Welfare State, et de faire disparaître les derniers stigmates de la division sociale. Il partageait donc l’objectif stratégique du socialisme – la société sans classe- , mais considérait, avec optimisme, que la tâche était presque achevée.

Le mouvement travailliste, divisé entre militants d’origine modeste  issus du syndicalisme et intellectuels plus politisés, et d’origine plus  bourgeoise, eut  du mal à aborder ce débat. En effet, l’étiolement de la culture ouvrière traditionnelle était  perçu comme dangereux d’un point de vue électoral[2]. D’un autre côté, le parti avait toujours souhaité, depuis la réforme de 1917, voulue par Sidney Webb, et depuis les discours prononcés par  Mac Donald pendant sa période héroïque, au début de sa carrière, se présenter comme le parti de toute la nation, susceptible de gouverner dans l’intérêt général. Le Labour ne se définissait donc pas uniquement comme le parti de la classe ouvrière, « cloth cap socialism ». Néanmoins, lorsque l’affrontement se produisit entre Crosland, professeur à Oxford, et les barons syndicaux, l’identité  ouvrière de Labour joua très clairement un rôle de premier plan.

Par delà ce débat politique interne, ce sont les intellectuels et les créateurs eux mêmes qui se posèrent ces questions. Sillitoe publia bientôt des romans consacrés à la vie ouvrière contemporaine[3]. Richard Hoggart, avec The Uses of Literacy, (1957), posa à la fois le problème de la spécificité de la classe ouvrière, et celui de sa passivité politique[4]. Il s’agissait, bien sûr, de  science, et de description, mais l’œuvre allait bien au delà. Ce n’était ni plus ni moins qu’une réhabilitation, dont le projet politique était sous jacent. L’empathie allait  en fait bien plus loin que le sentimentalisme nostalgique, même si Hoggart lança en fait une mode, et même si la série télévisée Coronation Street , qui débuta quelques mois après la publication du livre, et profita de son succès, n’alla pas au delà du pathos attendri et du voyeurisme typique du genre.  Politiquement, on ne peut pas, au sein du mouvement socialiste, parler de l’identité de la classe ouvrière sans poser le problème de son organisation politique, et, en filigrane, celui de l’inégalité et du pouvoir. Il y a au fond peu de  différence entre la valorisation de la spécificité ouvrière chez Hoggart , et la proclamation du droit à la différence des Noirs, voire des jeunes, des femmes, ou des groupes aux moeurs sexuelles hétérodoxes quinze ans plus tard. Par ailleurs, lorsqu’il aborda la deuxième question,  la passivité politique de la classe ouvrière anglaise, Hoggart reprit certes une question qui intriguait  et irritait  tous les observateurs depuis le XIXe siècle, à commencer par Marx, mais il y répondit de façon spécifique. Si la classe ouvrière acceptait  son sort, c’est parce qu’on lui avait  imposé une culture de masse préfabriquée, optimiste, aseptisée. C’est donc le discours, la culture, qui étaient responsables. De là à dire qu’il fallait changer la culture pour changer le monde, changer les mots pour changer les choses, il n’y avait  qu’un pas qui fut vite franchi[5]. En pratique, la gauche consacra dans les trente années qui suivirent  beaucoup d’efforts à changer les mots, sans que cela ait un grand impact sur l’évolution de monde. La rapidité et l’ampleur des bouleversements économiques et politiques  des années 1970 et 1980 dépassa de loin celle de l’évolution des idées et du vocabulaire.

      Cette idée que la culture était la clé du changement politique, que les enjeux politiques de la représentation du monde étaient considérables, s’imposa, dans la discipline des Cultural Studies, et dans le milieu de la gauche intellectuelle britannique, au cours des années 1960.  Raymond Williams, professeur de littérature à Cambridge, lui aussi intéressé par les mécanismes de domination sociale, mit en avant l’idée que la classe ouvrière intériorisait et acceptait l’infériorité de son statut (Williams, 1967). C’est donc la constitution de l’identité sociale elle-même qui était en jeu. La distinction entre littérature digne et littérature populaire devait donc être mise en cause. Pour le courant des Cultural Studies,  la revalorisation des  cultures populaires pouvait donc acquérir un caractère politique, militant, libérateur, et accéder au noble statut de cause sacrée.  Dans la situation d’intense « lutte des places » qui caractérise tous les systèmes universitaires, il n’était pas indifférent de voir attribuer à tel ou tel travail de recherche, ou même tel ou tel cours , un label libérateur. Contribuer à l’émancipation humaine était un objectif plus digne qu ‘une simple auto-promotion.

      L’idée que la culture constituait l’identité sociale, et ne se contentait pas de refléter plus ou moins fidèlement le réel était également au centre de la problématique de EP Thompson, dont l’ouvrage The Making of the English Working Class, fut publié en 1963. Il y développait l’idée, à contre courant du marxisme orthodoxe dont il était pourtant issu, que la classe ouvrière avait vu le jour lentement, à la suite d’un processus complexe, dans lequel des facteurs religieux, politiques, intellectuels, culturels au sens large du terme et bien sûr économiques interféraient, sans qu’il soit possible d’établir une hiérarchie entre eux. [6]

Hoggart, Williams et Thompson partageaient donc une démarche commune, et l’objet de leur recherche était ce que les Anglo-saxons appellent depuis les années 70 « class », c’est à dire la structuration sociale entre les possédants et les autres membres de la société. C’est l’objet de la recherche et non la démarche qui changea dans le courant des années 1960, et surtout à partir des années de crise,  donc pendant les années 1970[7].

 

L’extension du champ à l’immigration.

 

Les travaillistes, au pouvoir de 1964 à 1970, puis à nouveau de 1974 à 1979, furent  confrontés à la question de l’immigration, qui acquit pour beaucoup de citoyens  un caractère déterminant . L’identité politique se constitue à partir d’un nombre relativement restreint de paramètres, et rares sont les individus qui possèdent une solide culture politique et une identité sociale claire  qui les guident dans leurs orientations, et leurs choix électoraux. L’irruption de la  question de l’immigration  dans le débat politique est une caractéristique que la Grande-Bretagne partage avec la France, bien que les données du problème soient très différentes.  Pour les travaillistes, l’enjeu était considérable en termes électoraux et idéologiques. A la suite des émeutes raciales de Notting Hill en 1958, le gouvernement conservateur adopta en 1962 une législation restreignant considérablement le droit  d’entrée sur le sol britannique, même pour les citoyens issus du Commonwealth. Cette disposition inversait  la pratique en vigueur dans les années 50, où autorités et entreprises encourageaient l’immigration de non qualifiés antillais ou africains. Elle était aussi en contradiction avec l’idéologie libérale, qui, dans l’idéal, permet aux individus d’aller et venir à leur guise, et récompense la mobilité.  La parti travailliste, et avec lui les intellectuels de gauche, condamnèrent donc sans ambages l’Immigration Act de 1962. Or, cette condamnation fut très durement sanctionnée par les électeurs travaillistes lors d’une élection partielle. Un fief travailliste fut gagné par un conservateur, sur le slogan « If You Want a Nigger for Neighbour, Vote Labour ». La direction du Labour prit alors la décision stratégique d’inverser sa politique, et de restreindre l’immigration, même lorsqu’elle venait du Commonwealth. Ceci semblait guidé par un souci de réalisme électoral, dans un contexte où nul ne pouvait prévoir jusqu’où  irait la mobilisation des opposants à l’immigration. Qu’un homme politique aussi cultivé qu’Enoch Powell soit allé jusqu’à annoncer la guerre civile en 1968, au cas où l’immigration se poursuivrait , prenant en toute connaissance de cause un risque politique qui se révéla fatal pour lui, démontre bien que, sur cette question, nul ne pouvait prévoir la suite des événements, et tout pouvait arriver[8].

            La gauche intellectuelle commença à se séparer du Labour et à se radicaliser peu après son élection. Or, ceci était politiquement grave pour le travaillisme, qui doit d’ailleurs son échec aux élections de 1970 à son incapacité à trouver un positionnement politique sur la question des grèves sauvages, avec le fiasco du projet In Place of Strife. Le tollé général que le revirement travailliste sur la question de l’immigration provoqua dans les rangs de la gauche  contribua à faire monter le ton d’un débat qui devint de plus en plus animé. Le climat politique des années 1960 n’avait plus rien  à voir avec celui de la décennie précédente : les manifestations de CND, jusqu’en 1963, puis la guerre du Vietnam, les vagues de grèves, la question de la liberté des ondes contribuèrent à créer une atmosphère dans laquelle les exigences politiques et éthiques semblaient plus importantes que le réalisme  électoral. La direction travailliste décida de compenser son recul sur la question de l’immigration, et réagit de deux façons, pour donner des gages à la gauche. D’une part elle adopta un premier Race Relations Act à caractère anti-discriminatoire, en 1965. Cette mesure anti-raciste , suivie d’une autre en 1968 et à nouveau en 1976,  contribua à faire de la Grande-Bretagne un pays pionnier en matière politiques publiques destinées à lutter contre les discriminations dans les domaines du logement, de l’emploi et des loisirs. Mais, poussé par un sentiment d’urgence, la direction travailliste donna aussi le signal de départ à une vague d’importation de politiques publiques et de concepts américains sur la question des « race relations ». Dans le contexte des années 60, et de la course effrénée à la modernité engagée par Harold Wilson, des idées venues d’Outre Atlantique avaient bien des avantages. Elles rassuraient les milieux qui, toujours guidés par la guerre froide,  craignaient par dessus tout une contamination du pays  par les idées du socialisme continental, version édulcorée du Mal qui sévissait au delà du rideau de fer. Aux yeux de la gauche, nouvelle ou ancienne, elle semblait aussi en phase avec un mouvement social de grande ampleur, celui des Noirs américains, fortement  mobilisés à partir de 1956.

Pendant la deuxième moitié des années 1960, le mouvement noir américain tourna le dos aux problématiques fondées sur les notions d ‘égalité  et d’intégration, et embrassa progressivement le « droit à la différence », c’est dire la construction d’une contre société séparée, distincte de « Babylone », et violemment critique de cette dernière sur le plan symbolique. Le meurtre de Kennedy, puis celui de Luther King, puis  celui de Malcolm X, suivis de l’élimination des Black Panthers  persuadèrent tous les militants noirs américains qu’il était illusoire de penser pouvoir réformer en profondeur la société américaine. L’incapacité du mouvement à imaginer une réforme ambitieuse d’ensemble, et l’immensité de la tâche,  conduisirent donc les militants à se concentrer sur leur propre communauté, et à adopter une démarche« séparatiste »  qui fut ensuite théorisée sous le nom de communautarisme, et à exiger le « respect » de la part des autres composantes de la société. La reconnaissance des différences, et la promotion individuelle de personnes appartenant à la communauté prit donc le pas sur l’exigence d’égalité, et le respect de l’Etat de droit.

 

La Political Correctness, une politique publique ?

 

            L’importation de politiques publiques est toujours une « expérimentation hasardeuse ». Le contexte de la Grande-Bretagne n’avait pas grand chose à voir avec celui des Etats-Unis en matière de relations ethniques. Même si la structure anthropologique des populations anglo-saxonnes américaines doit beaucoup aux héritages britanniques, allemands et scandinaves,  des différences énormes subsistent (Todd, 1983). Le fait que la vie politique britannique ait été structurée à partir de 1924 autour de l’opposition entre conservatisme et mouvement ouvrier, et donc polarisée sur la question de la justice sociale, n’est pas indifférent. L’engagement politique de la Grande-Bretagne  dans la deuxième guerre mondiale est également crucial. Ce conflit  n’était pas limité à la simple opposition entre intérêts ou ambitions nationales, mais  mettait aux prises des conceptions philosophiques antithétiques en matière de droits de l’homme et  d’identité [9]. Enfin, l’influence des mouvements ouvriers européens, très égalitaires, fut également sensible. Le caractère extrêmement physique, biologique, des relations raciales aux Etats Unis, leur violence extrême, le danger qu’elles ont représenté pour l’unité nationale pendant la guerre de sécession  sont sans équivalent en GB. Pour parler crûment, le lynchage n’est pas une coutume britannique.

Aussi, l’introduction en Grande-Bretagne de politique publiques américaines fut-elle délicate et, en pratique, très limitée. Ce fut le cas en matière de politique de la ville, et de politique éducative, où des versions très édulcorées de la discrimination positive furent appliquées. La politique de la ville cibla un certain nombre de quartiers , repérés grâce à une batterie d’indicateurs de pauvreté, et la politique éducative concentra également les moyens dans les Educational Priority Areas , quartiers où les résultats scolaires étaient en dessous de la moyenne .  Ces politiques furent importées en France, et donnèrent naissance aux ZEP. Toutefois, les gestionnaires et les concepteurs des politiques publiques britanniques se montrèrent beaucoup plus prudents que les intellectuels. En effet, contrairement à une légende communément admise en France, la Grande-Bretagne n’a jamais adopté de vraie politique de discrimination positive fondée sur l’identité des individus. Elle s’est contentée d’accorder des financements supplémentaires   à des quartiers ou des écoles dont tout démontrait qu’ils avaient des besoins collectifs spécifiques. Ceci n’a rien de commun avec les politiques américaines d’affirmative action , fondamentalement essentialistes, qui consistent à accorder des facilités exceptionnelles à des individus originaires de telle ou telle communauté biologiquement définie, sur la base de leur simple généalogie, et en violation du principe d’égalité de traitement.

            Les autorités adoptèrent à partir de la fin des années 60  une politique généreuse de financement  à l’endroit des associations issues de l’immigration qui semblaient jouer un rôle dans l’animation des « quartiers ». La revitalisation urbaine  par l’animation, fondée sur l’idée optimiste que l’initiative locale, autogérée, était porteuse d’avenir à la fois politiquement et économiquement fut rapidement battue en brèche. Le Community Development Project fut rapidement remis en cause par ses propres participants, qui mirent en exergue l’étendue du désastre économique dans les centres villes. [10]

Les Cultural Studies, discipline déjà à la pointe de la revendication démocratique en matière d’identité sociale, se trouvèrent rapidement plongées dans la tourmente . 

 

En effet, au fur et à mesure que les possibilités de réforme se restreignaient, que l’économie se bloquait, que les relations professionnelles se paralysaient, que la marge de manœuvre politique des gouvernements se réduisait, les Cultural Studies élargissaient le champ de leurs compétences , mettant en cause la relation entre Grande-Bretagne et populations issues des anciennes colonies, les rapports hommes femmes, la domination des « sous cultures » des jeunes, et même, un peu plus tard, lorsque les phobies victoriennes s’estompèrent,  les rapports entre sexualités canonique et extra canonique. Ce chassé croisé entre possibilités de réforme et ambitions réformatrices fut contemporain du miraculeux retour en force des discours sur la «  textualité », revanche des littéraires sur les sciences sociales. Sous l’impulsion des émules d’Althusser, il était permis de dire que la différence entre théorie et pratique s’estompait, puisque seule comptait la « pratique théorique », version soft de ce qui était appelé dans les années 60 la « lutte idéologique », et, dans les milieux moins éclairés, l’exégèse  biblique. Les partisans de Foucault, quant à eux, expliquaient que la différence entre textes et pratique n’existait pas, que les textes étaient des condensés de pratique, et que les pratiques pouvaient être analysées comme des textes.

 

La montée des périls, et l’incapacité de la Grande-Bretagne non seulement à faire face aux différentes crises qui déchiraient son tissu social, mais même à  comprendre  les tenants et les aboutissants  des problèmes , contribua à persuader politiques et intellectuels qu’il était préférable de se concentrer sur le local – small is beautiful est le slogan fétiche du début des années 70- , sur la chaleur des groupes composés de semblables, plutôt que de courir le risque d’une hasardeuse synthèse. La political correctness importée des Etats Unis fut investie d’une double fonction : changer le monde, et codifier les rapports entre  communautés différentes. Si la façon  dont on parlait des immigrés, où plutôt, comme il devint nécessaire de dire,  des « minorités », ou des femmes avait un impact sur la situation d’inégalité vécue par ces groupes, alors, faute de mieux, on pouvait peut être chercher à influer sur cette dernière en changeant la façon d’en parler. Pour retourner la phrase de Karl Marx, « Interpréter le monde servait à le changer ». La codification des rapports entre groupes était perçue comme  particulièrement nécessaire dans le contexte américain, et il est curieux que cette pratique ait connu autant de succès en GB. En effet, elle est naturelle dans une société fortement influencée par la notion de contrat, et surtout par la culture du litige. Elle est compréhensible dans une société qui ignore les problèmes politiques de fond plutôt que les aborder franchement dans le débat public. En effet, en Grande-Bretagne jusqu’à la fin des  années 1970, et jusqu’à l’arrivée sur la scène de Margaret Thatcher, le débat politique se bloqua et perdit le statut de lieu privilégié du débat public. Pendant un temps, la question de l’immigration ne fut  plus abordée, après les propos  de Powell sur les « flots de sang », qui faisaient frissonner les Britanniques, toujours rétifs à l’évocation de l’hémoglobine. Le féminisme n’eut  un impact politique que beaucoup plus tard, une fois que les intellectuelles et les militantes actives dans les groupuscules marginaux eurent réintégré le giron du travaillisme, et se confrontèrent à nouveau  à des questions de portée générale.  La codification du langage inhérente à la Political Correctness était avant tout une stratégie défensive, destinée à éviter à ses adeptes  la rhétorique vitriolique des représentants patentés des communautés offensées. Le ton du débat était d’ailleurs d’autant plus acerbe que les perspectives politiques s’assombrissaient. L’hystérie grandissante qui semblait caractériser les affrontements au sein de la gauche, et des Cultural Studies était donc un symptôme de leurs difficultés, autant qu’un facteur aggravant.

 

Les années Thatcher.

 

            La force du conservatisme, pendant toute cette période, fut de présenter un discours synthétique, qui, avec un bonheur inégal, tentait de répondre à sa façon   à l’ensemble des questions que se posaient les Britanniques. Le Thatchérisme  se situa donc totalement en dehors de ce discours prudent  codé et pieux, qui, dans la Grande-Bretagne des années 1980, se limita aux secteurs  de la « gauche londonnienne », symbolisée par Ken Livingstone, et qui disparut de la scène publique, pour 15 ans au moins, après la dissolution du Greater London Council.

            L’âge d’or de la political correctness est la période des années 1980, caractérisées en Grande Bretagne par un paradoxe. Le gouvernement conservateur accéléra pendant cette période  l’évolution historique, en encourageant le passage de la Grande-Bretagne de l’ère industrielle à l’ère post industrielle, caractérisée par l’utilisation de technologies nouvelles, le primat des services sur la production en matière de création de richesses, la destruction de la culture collective portée par le syndicalisme, et issue de l’industrie, la domination d’un mode de pensée et de gestion  libéral, affranchi des limites, des arbitrages  et des règles que le mouvement ouvrier lui avait progressivement imposées au cours du siècle. Cette période de bouleversement intense vit en revanche les intellectuels, les organisations proches du travaillisme, rester l’arme au pied. La signification réelle du Thatchérisme ne fut comprise que tardivement, car la surprenante radicalité de ce courant conduisit les observateurs à sous-estimer sa longévité, son importance historique et sa capacité à introduire des changements définitifs, qui iraient jusqu’à influencer en profondeur le travaillisme, au milieu des années 1990.[11] Les économistes critiques prédisaient l’effondrement, et il semblait inconcevable qu’un grand pays puisse devoir sa prospérité au seul secteur des services. La réalité fut donc décryptée en utilisant les outils intellectuels et les idées forgées pendant les décennies précédentes, et le multiculturalisme, concept de gestion de la société inséparable de la political correctness, devint un des concepts clés non seulement des intellectuels de gauche, mais aussi de certains présidents de commissions d’enquêtes officielles. Le rapport Scarman, sur le comportement de la police après les émeutes de Brixton, le rapport Swann, sur l’éducation et les immigrés, étaient tous deux fondés sur l’idée, chère à la théorie post coloniale,  que la société britannique devait modifier en profondeur son approche de la question, et que des ajustements marginaux n’étaient pas suffisants.[12] La dernière, et la plus hardie manifestation de cette culture de l’introspection critique est le rapport MacPherson, écrit à la fin des années I990 sur la police, à la suite de l’affaire Stephen Lawrence. Ce document, rédigé par un juge, dénonçait le « racisme institutionnel » de la police.

Le décalage entre ces discours « post coloniaux » et le thatchérisme était implicite. Pendant les années 1980, les conservateurs se contentèrent d’ignorer les intellectuels critiques. La seule exception à ce silence fut la dénonciation des pratiques de la gauche londonienne, la Loony Left pour la presse Murdoch. Certains Councils furent accusés soit de promouvoir l’homosexualité, en mettant entre des mains innocentes, dans les bibliothèques publiques ou scolaires, des livres n’ abordant pas  la question sur le mode de la dénonciation, soit de permettre à certains employés municipaux noirs d’obtenir pouvoir et prébendes en faisant profession d’antiracisme – la « race relations industry ». Cela fut très médiatisé, et laissa des traces, en particulier dans les rangs du Labour. Toutefois, le ton dominant des discours officiels était l’ indifférence. Les Thatchériens avaient mieux à faire , sur le front économique.

. On peut noter que la France resta pour l’ essentiel en dehors de ce mouvement d’origine américaine, ce qui n’est probablement pas dû uniquement à la méfiance spontanée suscitée par  le label « made in USA ». En matière d’ethnicité, la France a une histoire  relativement violente, voire tragique, et la mémoire de Drancy ou du massacre d’octobre 1961 s’accommode mal avec les périphrases maladroites du politiquement correct. Les discours politiques tenus dans les années 1980 sur l’immigration ne s’embarrassaient d’aucune prudence. A l’inverse, les courants politiques antiracistes, issus de la Résistance, nourris de la geste héroïque de la dure opposition à la collaboration et  aux guerres coloniales n’avaient rien à prouver, et ne ressentaient pas le besoin de démontrer à chaque phrase la profondeur de leurs convictions égalitaires. En matière de relations entre les sexes, la féminisation de certains noms ou titres, sous l’égide de Matignon,  fut la seule concession au  politiquement correct. Cela provoqua d’ailleurs des débats au sein même des courants qui étaient porteurs de cette problématique. En pratique, la féminisation officielle a d’ailleurs eu beaucoup de mal à se faire admettre. La raison de cette opposition est sans doute à rechercher dans la spécificité de la conception française en matière de langue et de culture.  Ces dernières ne servent pas seulement à distinguer le bon grain de l’ivraie, à séparer les détenteurs de la culture légitime de ceux qui en sont dépourvus. Elles sont également, traditionnellement,  un moyen offert aux classes populaires pour accéder à la connaissance, à la mobilité sociale, à ce que la sociologie bourdieusienne appelle la « légitimité ». L’école, l’étude de la langue, et notamment de l’orthographe, curieuse obsession française, ont donc une fonction politique et sociale. Contrairement à ce qui est le cas en Grande Bretagne, en France, les bonnes manières peuvent s’apprendre, du moins dans le domaine linguistique, ce qui signifie que tous les individus sont a priori en situation d’égalité. Porter atteinte à la langue et rejeter la culture classique mettent donc en péril l’ensemble de l’édifice.

Il est intéressant de noter que l’expression « politiquement correct » fut utilisée de façon péjorative par Jacques Chirac en 1988, non pas pour désigner des pratiques semblables à celles qui ont cours aux USA et, un peu, en Grande-Bretagne,  en matière de relations ethniques et de « rapports de sexe » mais pour parler des conceptions économiques d’inspiration américaines, comme synonyme de l’expression « pensée unique ». C’est donc le seul lien avec les USA qui a été retenu par Jacques Chirac, qui a simplement emprunté les critiques ironiques exprimées par les conservateurs américains à l’encontre des « libéraux » politiquement corrects, mais en changeant complètement leur objet.

           

Le retour de la problématique de l’intégration.

 

L’atmosphère, et l’attitude des pouvoirs publics, et le rapport de la société britannique à l’immigration changea, progressivement, à partir du début des années 1990. Cela est le fruit de plusieurs évènements et évolutions . L’affaire Rushdie, en premier lieu, amena les Britanniques à toucher du doigt les limites du libéralisme et de la political correctness en matière ethnique. Un ouvrage « politically incorrect », rédigé par un auteur indien talentueux, devait il être censuré, au motif qu’il se gaussait d’une religion ? Son auteur , condamné à mort par un régime fondementaliste,  l’Iran, devait il être au contraire protégé par la patrie de la liberté individuelle et de liberté d’expression ? Malgré les hésitations de députés travaillistes issus de circonscriptions où les Musulmans étaient nombreux, et des manifestations bruyantes, la société britannique adopta la deuxième solution, restant ainsi en phase avec son histoire et son identité.  Les arguments antilibéraux des partisans d’un compromis politiquement correct avec le fondamentalisme, qui souhaitaient élargir à la religion musulmane l’interdiction du blasphème, qui s ‘applique au seul christianisme, ne s’avérèrent pas convaincants, dans un contexte d’indifférence généralisée à l’égard de la religion.

En second lieu, les politiques de la ville thatchériennes parvinrent à modifier en profondeur la physionomie  des centres villes britanniques. Les poches de « pauvreté multiple », où les immigrés étaient très représentés, avaient dans le passé bénéficié de financements spécifiques, destinés à assurer un traitement social. « Urban policy is race policy in all but name » disait-on dans les années 1960 (Deakin & Edwards, 1993, Atkinson 1 Moon, 1994). Or, les politiques des années 80 et 90 parvinrent à attirer des capitaux privés dans les  emplacements de choix des centre villes, et à modifier ceux ci  socialement et économiquement. Cela accompagnait bien sûr le passage au post fordisme, et la disparition de l’industrie traditionnelle, libérant des hectares très convoités. Il serait douteux que les descendants des immigrés chassés des centres urbains par l’augmentation du prix des loyers aient tous trouvé un emploi d’informaticienne ou de danseur étoile dans la « nouvelle économie » des années 90 et 2000, même si certains fabuleux destins individuels attestent de l’ingéniosité humaine. La visibilité des immigrés, relégués comme en France dans les banlieues, et chassés des centre villes par la magie combinée du sterling et des politiques de rénovation urbaine, devint néanmoins beaucoup moins grande que par le passé. La Grande-Bretagne a donc réussi là où les USA ont échoué. Elle est presque parvenue à faire de  ses Noirs des « invisible men », pour utiliser la bonne métaphore du romancier noir américain Ralph Ellison (Ellison, 1952) .

Les émeutes de la fin des années 1990 sont assez différentes de celles des années 1980. Il ne s’agit plus simplement d’alléger  la devanture des magasins de hi fi et de vêtements de sport de Brixton, quartier sympathique et animé, et d’échanger quelques horions ou projectiles  avec la police devant les caméras. Il ne s’agit plus  de donner le spectacle  de troubles au centre de la capitale ou dans des villes chic, comme Bristol. Les émeutes nouvelles mettaient aux prises des jeunes, souvent asiatiques, laissés pour compte de la révolution post industrielle, dans les lugubres et banales  cités du Nord du pays, dans un contexte politique local délibérément tendu par des commandos d’extrême droite. Ces émeutes, qui nécessitèrent une mobilisation policière importante, attestaient de la persistance d’un problème économique et politique réel, que les procédés cosmétiques  de la rhétorique politiquement correcte ne pouvaient résoudre.

            Les financements pour le secteur associatif issu de l’immigration commencèrent  à fortement baisser au début des années 1990, comme en attestent les travaux d’un jeune chercheur, consacrés à  Bristol[13] .

 

New Labour.

 

Le New Labour a adopté en la matière des politiques  un peu contradictoires.  Dans un premier temps, de 1997 à 1999 ,  il a donné des gages à la political correctness en mettant en avant l’image très multiculturelle d’une « Cool Britannia » moderne, et ouverte sur les immigrés. C’était les années de l’optimisme, pendant lesquelles l’astre Bill Clinton brillait  au firmament médiatique, et une nouvelle ère de démocratie semblait s’ouvrir dans le monde anglophone.

Toutefois, la construction rhétorique – « discursive »-  du New Labour était fondée à la fois sur le rejet de la culture industrielle et syndicale, « Old Labour », et sur celui des expérimentations londoniennes , menées par Ken Livingstone et son incontrôlable colonne de militants féministes et  antiracistes, qui inspirait autant de  méfiance à Tony Blair et à la direction travailliste que la colonne Durruti et les milices de la CNT aux représentants du Komintern pendant la guerre d’Espagne.  Il est curieux de constater que, dans la démonologie idéologique du New Labour, dont la première liste noire est dressée par le rapport de la Commission on Social Justice de John Smith, syndicalisme de choc et gauchisme branché aient partagé les premières places, sous la dénomination somme toute honorable de « Levellers ». La political correctness n’était plus de mise (CSJ 1994).

En matière de relations ethniques, l’évolution s’accélère après le 11 septembre. La Grande-Bretagne s’engage très fortement aux côtés des USA, dans un affrontement entre le Bien et le Mal, catégorie très large  incluant à la fois des régimes nationalistes hostiles aux Etats-Unis, comme l’Irak, et la nébuleuse fondamentaliste islamique. La GB est donc conduite à infléchir fortement sa politique à l’égard des mouvements et des mosquées fondamentalistes, et à réprimer, ou au moins à surveiller étroitement ces réseaux. Cela va donc à l’encontre de la ligne adoptée par les partisans du multiculturalisme « politiquement correct », qui font traditionnellement preuve du plus grand laxisme dans ce domaine. Aussi les politiques publiques éprouvées en matière d’intégration des immigrés  connaissent elles une nouvelle fortune, en dépit de leur ancienneté.

Sur le plan de la politique sociale, l’évolution est également très sensible.

Le porte parole du New Labour dans le milieu de la théorie politique et des sciences sociales, est incontestablement  Anthony Giddens, sociologue et directeur de la London School of Economics. Celui ci aborde les questions d’ethnicité et de rapports de sexe, dans un esprit de synthèse entre les problématiques des années 70 et le néo-conservatisme  des années 80 et 90. La provocation, artifice rhétorique  dont usait et abusait la « génération de 68 », est mise au service d’une stratégie relativement simple, consistant à intégrer des problématiques potentiellement radicales dans un projet de gestion tout à fait modéré. L’intégration de perspectives conservatrices dans un projet porté par le courant travailliste est présentée, en elle-même, comme révolutionnaire (Giddens, I994, 2000) . De même, les objectifs fixés au ministre Frank Field,  « Thinking the Unthinkable » étaient redoutablement ambitieux.

En fait,  la politique du New Labour en matière sociale consiste à concevoir une analyse spécifique aux problèmes posés par la nouvelle donne économique et sociale, qui réponde aux priorités historiques et éthiques du travaillisme, et dépasse les propositions et les solutions proposées depuis 1979 par le courant conservateur. L’enjeu est double. Il s’agit à la fois de promouvoir  une politique publique « durable », comme disent les écologistes et d’inverser la tendance qui, depuis la fin des années 70,  a vu les néo-libéraux dominer les débats politiques  et idéologiques.  Les détracteurs du New Labour au sein de la gauche britannique, et à l’étranger accusent celui-ci d’avoir pour l’essentiel repris à son compte les priorités des Thatchériens , et d’avoir jeté aux orties à la fois l’héritage socialiste traditionnel  et les acquis des années 60 et 70, dans lesquels figure le politiquement correct.

            Il ne fait pas de doute que, ironiquement, le New Labour s’est conformé à ce que le candidat Jacques Chirac appelait – improprement-  le « politiquement correct » en matière économique et fiscale, du moins jusqu’en 2003. Ce sont en effet les conceptions monétaristes orthodoxes qui ont prévalu : pas de déficit public déraisonnable, et pas d’augmentation de la pression fiscale. Ces dogmes dominent en réalité l’Europe entre la fin des années 80 et 2003, année où ils sont remis en cause par la France et l’Allemagne. Par ailleurs, les conceptions thatchériennes perdurèrent aussi. L’idée que la concurrence était la seule garante de l’excellence est évidente dans les Foundation Hospitals. Les mesures spécifiques, comme les politiques de retour à l’emploi ( New Deal ), ou le plan de résorption des waiting lists dans le NHS, sont financées soit par le produit des privatisations exceptionnelles (la « windfall tax ») soit par des investissements du privé dans les services publics (la Private Finance Intiative), qui, comme toutes les concessions de services public du monde, amènent la collectivité à payer un loyer aux investisseurs pendant une longue période.

            L’originalité du New Labour par rapport aux conservateurs n’est pas à rechercher dans le mode de financement des politiques sociales, mais dans leur nature. En effet, en matière de retour à l’emploi, la rupture avec le politiquement correct  est claire. Le New Deal prévoit des programmes spécifiques pour les jeunes de moins de 26 ans, les mères célibataires, groupe emblématique et fétiche du politiquement correct, et même les handicapés. Le New Deal du New Labour se distingue à la fois des politiques socialistes du passé et des politiques conservatrices. En effet, il rend, pour  certaines catégories l’obtention d’une allocation conditionnelle à l’engagement dans une formation, l’acceptation d’un emploi aidé ou d’un emploi dans le secteur associatif. On est donc loin du principe universaliste des origines, selon lequel les aides devaient être uniformes et inconditionnelles. On peut aussi mesurer la distance qui sépare la GB de la France, où le secteur caritatif, des personnalités charitables, et la fraction radicale des associations de mal logés réclament au contraire  l’extension du RMI aux jeunes de moins de 26 ans.(Secretary of State for Social Security, 1998) L’idée que l’intégration sociale des mères célibataires et des handicapés ne peut passer que pa

Publié dans jprevauger

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