Stuart Hall, un regard antillais sur la GB

Publié le par jean-paul Revauger

Stuart Hall et les Cultural Studies : un  intellectuel  de la diaspora antillaise observe la société britannique.

 

 

 

 

            Stuart Hall occupe une place importante dans le paysage intellectuel Britannique des 30 dernières années, et, dans une certaine mesure, dans celui des Cultural Studies anglo-saxonnes sur le plan mondial. Cette discipline, sans équivalent dans les autres aires culturelles, est au confluent de la sociologie, des études littéraires et de la communication. Influente aux Etats Unis et en Australie depuis les années 1980, elle a vu le jour en Grande Bretagne, à la fin des années 1950, avec la publication du livre de Richard Hoggart, The Uses of Literacy[1]. Après une première période consacrée essentiellement à une analyse des rapports de classe au sein de la société britannique, les Cultural Studies se sont intéressées, dans les années 70,  aux questions liées à la culture des jeunes, à la construction politique de la délinquance, puis aux « rapports sociaux de sexe » et à l’ethnicité, liant leur sort à celui des problématiques « multiculturelles »[2]. A partir des années Thatcher, après 1979, les Cultural Studies ont commencé à examiner d’une part des questions liées au langage,  et d’autre part la culture de la consommation, en rompant avec les grilles d’interprétations des années 60, fondées sur les concepts d’aliénation et d’acculturation.

            Stuart Hall, intellectuel d’origine jamaïcaine, formé à Oxford, occupe depuis les années 60 une place éminente dans cette discipline. Chercheur, puis directeur du Centre for Contemporary Cultural Studies de Birmingham jusqu’en I979,  auteur prolifique d’articles et d’ouvrages collectifs, il a été considéré comme la figure tutélaire de la discipline, avant de terminer sa carrière universitaire comme professeur de sociologie à la Open University,  université de formation à distance.[3] L’influence de Hall, décuplée grâce à sa maîtrise de la communication tant universitaire qu’audiovisuelle  est  prépondérante dans le champ.

            Intellectuel de la diaspora antillaise,  Hall, né en 1932 à la Jamaïque,  est bien sûr représentatif, à titre personnel,  de cette génération  issue des systèmes méritocratiques européens[4]. Dans le cas de la Grande Bretagne, la matrice n’est pas l’Ecole Normale d’instituteurs, mais le système universitaire, et, singulièrement, la plus prestigieuse alma mater qui soit, Oxford. Toutefois, son parcours  individuel remarquable  n’est pas  la seule raison qui justifie l’intérêt que peuvent lui porter les études antillaises,  « Caribbean Studies ».  En effet, la démarche intellectuelle et politique  de Hall n‘est pas seulement la démarche d’un antillais de la diaspora.  C’est une démarche antillaise. Hall ne se contente pas de « ne pas oublier » la Jamaïque, comme les mousquetaires se remémorent  la Gascogne chaque fois qu’ils mangent du confit. Ses analyses théoriques, et, plus largement sa démarche intellectuelle sont profondément marquées par l’expérience de la diaspora. Il serait profondément injuste  de réduire l’ampleur des analyses de Hall en les ethnicisant, car sa réflexion a une portée qui dépasse largement le contexte de sa genèse, embrasse et synthétise des démarches  multiples , et se saurait se limiter à un ressassement identitaire. Hall aborde bien sûr les questions ethniques, comme celle de la place des antillais dans la société européenne. Cependant, sa réflexion théorique  et sa démarche intellectuelle  elle-même peuvent être considérées  comme des produits de l’expérience créole.

 

La question ethnique en Grande Bretagne, thème majeur de la réflexion de Hall. 

 

            Les questions ethniques n’acquièrent une importance significative en GB qu’après des émeutes de Notting Hill et Nottingham en I958, sur le plan électoral[5]. Sur le plan conceptuel, l’impact de l’immigration n’est sensible qu’à partir du milieu des années I960[6]. Il faut attendre le début des années I970, et l’arrivée des Indiens chassés d’Ouganda par Idi Amin Dada, pour que la Grande Bretagne prenne conscience du lien entre sa propre histoire, colonisation et décolonisation, et  l’immigration. Bien avant la France, elle  comprend que l’immigration est définitive, que la circulation des populations dans les deux sens  est une des caractéristiques de la modernité, et que l’impact intellectuel, esthétique et politique  de ces mouvements migratoires ne peut être négligé. Dans sa lecture de l’histoire britannique, Hall ne partage évidemment pas le naïf courroux de circonstance des chantres du politiquement correct. Ceux-ci reprochent aux intellectuels du début des années  60, par exemple à Raymond Williams et à d’autres « dead white males » , de ne pas avoir pris en compte la question ethnique[7]. Une telle question  ne se posait tout simplement pas à une époque où les  Noirs présents sur le sol britannique  appartenaient presque  tous à la  « première génération ». Pour Hall, la question ethnique revêt une grande importance, car, malgré l’engagement politique de beaucoup d’intellectuels issus des pays du Sud dans les débats européens et dans la gauche européenne, l’histoire coloniale a été négligée, et l’ « eurocentrisme » rarement mis en question, même par la New Left . En outre, pendant la crise des années 70, le néo-populisme conservateur, qui a permis à Margaret Thatcher d’accéder au pouvoir et d’y rester onze ans, a lié étroitement immigration et insécurité [8]. La démarche même des Cultural Studies a par ailleurs  consisté à encourager l’expression de courants, de voix, d’expériences, qui ont été écartées des « formations dominantes ». La démarche quasi anthropologique, non  normative, consistant à s’intéresser au réel et à ne pas accepter d’emblée les hiérarchies habituelles entre sujets de recherche légitimes et illégitimes conduit donc les Cultural Studies à se pencher sur  l’ethnicité.  Hall, interrogé sur sa propre expérience, explique volontiers que, pour lui, le fait d’être un intellectuel de la diaspora a une importance cruciale . Il ne prétend pas être jamaïcain, mais assume, avec humour, la complexité de son identité : “At the very moment when finally Britain convinced itself it had to decolonize… we all came back home. As they hauled down the flag, we got on the banana boat and sailed right into London.” [9]. “ My own sense of identity has always depended on the fact of being a migrant.” [10]

Toutefois, sa démarche n’est pas uniquement individuelle et narcissique. Le mouvement noir , en GB, a retenu toute son attention. Selon Hall, une première phase, dans les années 1970 , a permis de mettre en cause l’existence d’une norme canonique anglaise, en matière d’expression artistique et d’esthétique, dans les champs littéraires, artistiques et cinématographiques. A l ’époque, l’identité  « black » a pris le pas sur toutes les autres démarches ethniques, celles de sous ensembles nationaux, raciaux ou ethniques. Dans une deuxième phase, à partir des années 1980,  la diversité des approches au sein du monde « non blanc »  est apparue plus nettement, et le contenu même des messages transmis par les artistes noirs est devenu plus important que le fait que ce soit un artiste non blanc qui s’exprime. Ce qui peut apparaître comme une évidence digne de La Palice dans un pays égalitaire remet en cause l’essentialisme d’une partie du mouvement anti-raciste. Les débats se poursuivent au sein même du mouvement : « It is the end of innocence, the end of the essential black subject » [11]  L’expression et l ‘analyse artistiques gagnent donc en complexité, et les facteurs sociaux , les rapports de sexe deviennent aussi problématiques que les questions ethniques. Comme le dit Hanif Kureishi, « It can’t represent only one group as having a monopoly of virtue » [12] .

L’opposition à l’essentialisme est donc une caractéristique majeure du projet de Hall. L’identité « black » n’est pas fondée dans la biologie : « It is a politically and culturally constructed category which cannot be grounded in a set of fixed, transcultural or transcendental racial categories and which therefore has no guarantees in nature » [13]Cela n’est pas très différent de la conception  de l’identité qui prévaut en Grande Bretagne dans les milieux libéraux, au sens anglo-saxon du terme,  et qui est dominante dans le champ de la politique sociale britannique: lors des recensements, c’est aux individus de définir leur appartenance, indépendamment de tout critère biologique, ce qui permet de sauvegarder le concept de race en le dissociant de ses connotations différentialistes . On trouve cette même conception chez certains intellectuels des DFA, qui, cultivant le paradoxe et la provocation,  proclament que l’Abbé Pierre et Mère Thérésa sont  noirs, car ils sont, paraît il,  au côté des opprimés.[14]  A ce titre, Colin Powell est probablement blanc. En revanche,  Hall se sépare des chantres du nationalisme culturel parmi les antillais francophones lorsqu’il aborde la question du métissage [15]. L’hybridité esthétique et le dialogue des cultures lui paraissent essentiels.  On est très loin du ressentiment et même des insultes contre la « mulâtraille », fréquentes sous la plume d’un Confiant. Il est significatif que Hall, issu d’un pays indépendant, se proclame à la fois « Noir » et « Britannique », affirmant : « Blacks in the Diaspora must refuse the binary Black OR British »[16] Contrairement aux déchirements violents torturant bien des intellectuels des DFA, et même un Césaire, affirmant, en 2002,  la contradiction entre la départementalisation  et l’identité « nègre »[17], la reconnaissance, l’affirmation de l’hybridité permet à Hall de vivre sereinement les choses. Les concepts des années 60 semblent donc  largement dépassés :”The experience of being inside and outside, the « familiar stranger » : we used to call that alienation or deracination. But nowadays, it has come to be the archetypal late-modern condition” [18].

            En effet, Hall  a une vision historique de l’évolution  des mentalités. La société post industrielle, dont Thatcher a hâté l’avènement, a détruit les vieilles solidarités de classe et les liens collectifs qui permettaient aux individus de construire leur identité en se coulant dans des moules familiers, pas très différents de ceux qui avaient formaté leurs parents. C’est cette évolution, dramatique pour la classe ouvrière et mortelle pour la culture politique de ses élites,  qui a permis l’épanouissement d’identités nouvelles . L’émergence des identités blacks est un sous produit de la fragmentation sociale, au même titre que le nouvel individualisme qui se construit, dit-on,  sur des modes de consommation , chanté en France par Lipovetski,[19] et en GB par les Cultural Studies depuis  les années 80 [20].  Sans le raz de marée  qui a balayé l’industrie manufacturière, et a emporté avec lui la classe ouvrière, les syndicats et la vie des quartiers populaires, jamais les problématiques décrites en France, un peu rapidement,  comme « multiculturelles », n’auraient pu s’imposer. Ironiquement, le « There is no such thing as society » de Thatcher a permis l’épanouissement  de problématiques individuelles nouvelles. La forme que prend l’identité Black, et la place qui lui est faite est donc bien déterminée par le contexte historique.

 

Le positionnement théorique de Hall.

           

            Hall ne se contente pas d’aborder les questions ethniques dans ses travaux, et d’orienter la discipline dans cette direction. C’est également un habitué de ce qu’Althusser, avec lequel il est profondément en désaccord, appelait la « pratique théorique ». Or, dans ce jeu de mécano à la fois très abstrait et très fonctionnel,  la contribution de Hall semble très marquée par sa position d’intellectuel de la diaspora antillaise. Le rapport de Hall au marxisme est assez semblable à celui de certains  linguistes avec les  travaux de leurs prédécesseurs illustres : les acquis théoriques ne sont pas immuables,  chacun s’en va, puisant à sa guise dans l’héritage commun, retenant les éléments qui semblent utiles et négligeant les autres, combinant de façon créatrice et parfois baroque des perspectives choisies de manière  disparate. Hall, et , à sa suite, bien des praticiens des « Cultural Studies »,  ont donc recréé un marxisme de synthèse,  innocent de tout héritage historique, ce qui est bien commode, et permet de laisser les squelettes dans le placard. L’inspiration dominante est celle de Antonio Gramsci, intellectuel et dirigeant communiste italien dans les années 1930, dont la réflexion et les concepts structurants  résonnent aujourd’hui dans les universités les plus prestigieuses du monde anglo-saxon, et jusqu’au cœur de l’empire américain,  grâce aux Cultural Studies, et à Hall. Gramsci est perçu comme le pourfendeur du réductionnisme marxiste, qui placerait le déterminisme économique au dessus de tout. Selon Gramsci, en effet, le changement social ne serait possible qu’à partir du moment où les mentalités y seraient prêtes, ce qui implique que les conceptions de la nouvelle classe dirigeante – dans le cas du communisme, le prolétariat-, soient devenues dominantes dans la société. Les questions d’ordre économique ou politique passent donc au second plan et le « combat culturel » acquiert une place stratégique, la première.[21] Rien ne sera possible tant que « l’hégémonie » culturelle comme disait Gramsci, n’aurait pas été conquise par les forces du changement. Gramsci était  originaire lui même de Sardaigne, région où le nombre d’ouvriers était extrêmement réduit, et que Hall n’hésite pas à assimiler au mythique  « Sud », cet ensemble de pays pauvres, où le capitalisme industriel  ne s’est pas développé, et où il était  vain d’imaginer que le « développement des forces productives » entraîne  le changement mécaniquement, ou grâce à un  petit coup de pouce semblable à la prise du Palais d’Hiver par les Bolcheviks[22]. Faire une révolution socialiste sans prolétariat, alors même que l’objectif historique du socialisme était  de mettre la classe ouvrière industrielle au pouvoir, voilà une question pour le moins ardue, à laquelle tous les mouvements de ces pays ont été  confrontés au XXème siècle.  En adoptant la vision de Gramsci,  le rôle des intellectuels politisés dans des pays comme ceux de la Caraïbe, et dans la diaspora, devient plus clair : c’est à eux qu’il revient de réveiller la conscience des populations. Dans les cas où la question nationale est considérée par les intellectuels comme primant sur la question sociale, le combat culturel est tout simplement le moyen de faire progresser la cause  de l’indépendance dans des pays où les populations n’en veulent pas, comme les DFA.  L’action  culturelle, dans toutes ses dimensions, accède  naturellement au statut de combat politique sacré, investi d’une charge affective et symbolique, voire spirituelle,  considérable. Ceci permet d’ailleurs de comprendre le formidable contre sens commis par bien des  analystes occidentaux de la production culturelle antillaise. Là où l’humaniste européen, un peu naïf, et un peu culpabilisé,  ne perçoit qu’un désir de faire reconnaître  des cultures ou des langues  anciennement méprisées pendant la  période colonialiste, le soldat du Kultur kampf créole édifie les bunkers du différentialisme esthétique, et creuse les tranchées de l’incompréhension linguistique. C’est  par exemple le cas lorsque certains groupes de pression   tentent de développer l’usage du créole dans l’enseignement primaire, comme langue d’enseignement dans les DFA, et d’exiger des  professeurs des écoles qu’ils  maîtrisent cette langue. Les « intellectuels organiques » comme les appelle Gramsci, et comme Hall fut accusé d’en former, ont donc une importance capitale. Hall n’a bien sûr rien d’un  nationaliste, ni d’un « patriote », c’est un partisan du mélange, de l’hybridité : sa vision politique de la fonction de la culture n’en n’est pas moins partagée avec les courants les plus différentialistes, dont la stratégie est absolument conforme à ce qui était recommandé par Gramsci.

Par ailleurs, Hall développe une critique de l’eurocentrisme du marxisme, idée liée , au fond à la précédente : le socialisme prétendait libérer l’humanité toute entière, et se percevait comme universaliste, mais  la problématique du pouvoir ouvrier était  elle pertinente dans des pays sans classe ouvrière ? [23]

Enfin l’originalité du positionnement théorique de Hall, qui le différentie fortement des Cultural Studies américaines, avec lesquelles il polémique,  réside dans la liaison entre discours  théorique et combat politique. La volonté de gommer tout contexte dans l’analyse littéraire, et de traiter in abstracto des idées est dénoncée : « The deconstructive deluge of American literary formalism can be argued to have led to an overwhelming textualization of cultural studies own discourses, to the extent that power and politics have now come to be constituted, within much of cultural studies, as exclusively matters of language and textuality » [24] Hall s’insurge contre ce qu’il appelle a “deeply reactionary form of free enterprise modernity in American academia”: “Wonderfully agile foucaldian studies can be produced inside the US academy which invoke power all the time… whilst the actual integument of power is absolutely nowhere located in concrete institutions”[25] . La textualité et la volonté d’abstraire le discours théorique de ses implications politiques réelles sont donc rejetés. La question du pouvoir, ce que Bourdieu, qui a eu une influence considérable dans les Cultural Studies britanniques à partir des années 1980 appelle la « domination »  n’est pas un innocent jeu de rôles , mais un problème politique de première importance. Hall partage donc avec une partie de la critique et de la sociologie européenne, et avec l’intelligentsia antillaise, cette idée que l’innocence est impossible, et que l’engagement de l’intellectuel, et de ses idées dans le combat politique est naturel. Le contraste est effectivement grand avec le monde universitaire américain, où les positionnements discursifs les plus radicaux abondent mais ne sortent pas du cocon des campus. Même si Bourdieu a expliqué la fonction de l’engagement des intellectuels dans leur stratégie de conquête  du champ, [26] le rapport de Hall et, plus généralement, celui des intellectuels antillais, à la politique ne peut se résumer à un simple positionnement narcissique ou cynique.

 

Le syncrétisme antillais en phase avec les Cultural Studies.

 

Enfin, la démarche de Hall peut également être rapprochée d’une des caractéristiques fortes de l’identité régionale antillaise par son syncrétisme.  Celui ci est en effet généralement  présenté comme un élément  commun de la région[27] : soumise aux  influences historiques de puissances européennes concurrentes, puis des Etats Unis, composée de populations rescapées du génocide amérindien, attirées par la perspectives de l’aventure coloniale,  réduites en esclavage en Afrique et amenées de force dans les bateaux négriers, contraintes par la misère de quitter le sous contient indien,  la région est soumise à des influences culturelles, religieuses, esthétiques, politiques contradictoires dont la multiplicité rend absolument vaine toute tentative de synthèse. Les identités s’accumulent comme les strates dans un chantier de fouilles archéologiques, et chacun puise à volonté dans le magasin des accessoires en cas de besoin. L’idée qu’un « canon » idéologique ou artistique puisse être imposé aux populations antillaises, qu’elles résident dans la région ou dans la diaspora, est d’un irréalisme total. Les courants essentialistes et les nationalismes ethniques, blancs ou noirs, existent bien, mais, s’ils peuvent temporairement s’emparer du pouvoir dans telle ou telle île, ne peuvent durablement gouverner sans compromis avec d’autres tendances.

Comment ne pas reconnaître cette « créolité » chantée par certains dans l’hymne à l’hybridité de Stuart Hall ?  Le métissage, et l’acceptation de problématiques multiples sont les seules façons de vivre de façon pacifique la différence, aux antipodes de l’essentialisme et du repli identitaire nationaliste. La démarche des Cultural Studies est fondée depuis les origines sur la mise en cause du canon en matière littéraire, affirmant la légitimité et l’égale  dignité de toutes les formes de culture, classique ou populaire. En outre, en  termes historiques, il est significatif que Hall ait, dans la période thatchérienne, été très influencé par un courant de la pensée économique dit « école de la régulation » [28]. La période thatchérienne a, historiquement, une signification considérable, comparable à celle des premières années de la révolution industrielle. Il n’est d’ailleurs pas indifférent que les deux évènements se soient déroulés en GB, et qu’ils aient, tous les deux, une portée bien plus large que ne le laisserait à penser leur cadre national originel.  L’interprétation des années 80 et 90 en GB est l’objet de débats dépassant largement le cercle relativement étroit des spécialistes de l’histoire britannique. En effet, par delà  la spécificité du contexte culturel britannique, c’est bien le basculement des économies du monde industriel développé dans un nouveau paradigme qui est en jeu. Or, pendant une longue période, ce changement n’a été interprété qu’en termes  soit étroitement économiques, soit purement politiques soit  psychologiques qui interdisaient d’en saisir toute la portée historique. La domination du courant néo libéral, ou la personnalité particulière et le style de leadership  de Mme Thatcher ont ainsi pu être considérés comme des facteurs déterminants.  La démarche des « régulationistes » est tout autre. Elle considère en effet que la période qui s’ouvre à la fin des années 70 est caractérisée par une imbrication totale des facteurs économiques, idéologiques, politiques et culturels.  La période du « post fordisme » voit certes  le basculement définitif de la Grande Bretagne dans une économie de services. Mais elle s’accompagne aussi du recul des idéologies et des pratiques syndicales et politiques  issues de la période industrielle, et de la domination de courants politiques recommandant la généralisation des pratiques sociales caractéristiques des secteurs  les plus dynamiques  et les plus médiatisés, sinon les plus importants, de la nouvelle économie : flexibilité, prise de risque, primat de la rentabilité financière, importance des stratégies de communication, le « spin ». Le « modèle anglo-saxon » des années post fordistes combine donc les caractéristiques très anciennes de « l’esprit du capitalisme » et des traits spécifiques , et plus récents. Dans cette perspective, la fascination  pour la consommation, sujet suscitant un intérêt considérable dans les Cultural Studies permet à des  individus sinon déclassés, du moins perturbés par les changements sociaux et inquiets sur leur statut   de se situer dans l’espace social. La fonction de l’ethnicité est la même : elle permet aux individus de s’agréger à un groupe , où même à une « communauté imaginaire », ne serait ce que brièvement, ou périodiquement, le temps d’un concert de reggae. « By ethnicity, we mean the astonishing return to the political agenda of all those points of attachment which give the individual some sense of « place » and position in the world, whether these be in relation to particular communities, localities, territories, languages, religions or cultures…. A politics that neglects that moment of identity and identification is not likely to be able to command the New Times” [29]

Dès la fin des années I980, Hall participe à un projet éditorial, en commun avec d’autres intellectuels d’origine marxiste, connu sous le nom de New Times. L’interprétation du Thatchérisme permet à Hall d’appeler de ses vœux une autre synthèse que celle qui était proposée par les gouvernements conservateurs, plutot que de s’en tenir aux vieilles stratégies politiques datant de l’ère industrielle: “ The pluralization of social life has implications for rights and responsibilities, and ways of ordering society other than through an all encompassing state, a socialism committed rather than scared of diversity and difference…We have a generalization of politics to spheres which the left assumed to be apolitical : a politics of the family, of health, of food, of sexuality, of the body: what we lack is an overall map.” [30].  Contrairement à ce que souhaitait Hall, ce désir de  nouvelle synthèse conduira, à gauche, non pas à la victoire de l’aile la plus radicale du Labour, mais à celle du courant inspiré par Anthony Giddens sur le plan théorique, dont le relais politique est le  New Labour. Ce dernier  se présente comme à la fois l’héritier historique du mouvement, et comme un courant en phase avec la modernité économique, sociale et culturelle, amené à prendre en compte, et parfois à accepter, les changements introduits pendant les 18 années de pouvoir conservateur. [31]

La question qui peut être posée concernant Hall est de savoir à quel point sa vision créole et syncrétique  des choses exagère la fragmentation sociale de la Grande Bretagne. En effet, la confusion identitaire antillaise, très variable d’ailleurs selon les pays, les groupes, et les individus,  n’a  pas forcément un équivalent en Grande Bretagne. « The Self is conceptualized as more fragmented and incomplete, composed of multiple « selves » or identities in relation to the different social worlds we inhabit. The subject is differently placed or positioned by different discourses and practices [32] » Ceci est peut être vrai à Londres, où le fils d’ouvriers  peut être employé de banque modèle dans la City la journée, drag queen le samedi soir, manifestant pacifiste,  supporter d’une équipe de football, et touriste buveur de bière à Torremolinos au mois d’août. Il n’est pas dit que toutes  les identités sociales et culturelles aient été à ce point bouleversées par le passage à la société post industrielle. Les cultures politiques, les liens familiaux, les affiliations associatives, professionnelles ou religieuses, les habitudes culturelles, l’identification avec des lieux et des paysages, les institutions éducatives, continuent à structurer fortement les identités.

 

Il n’est bien sûr pas dans notre propos de réduire la portée des analyses de Hall sur la Grande Bretagne en montrant le rapport existant entre ses conceptions et une de ses  identités d’origine. On pourrait adopter la même démarche avec tous les intellectuels, sans verser dans un  déterminisme étroit : le petit paysan béarnais Pierre Bourdieu a permis de dépasser cette problématique, et de donner toute sa place à la liberté individuelle,  en insistant sur la notion de  stratégie . Il est au contraire intéressant de renverser la problématique anthropologique, dans laquelle des intellectuels européens ou  américains observent la réalité des pays du sud à la lumière de leur science et les jaugent à l’aune de leur culture. Qu’ils soient vilipendés pour leur arrogance supposée ou loués pour leur humilité affichée, ils restent des observateurs extérieurs, malgré toutes leurs ruses. En la personne  de Stuart Hall, nous avons un observateur qui est à la fois un acteur légitime du champ britannique, influent et reconnu, et un  regard extérieur, spécifique et acéré. Un  regard antillais sur les sociétés européennes ne peut être uniquement un regard extérieur. L’adresse postale  du moment compte moins que l’héritage culturel, au sens le plus large du terme. Pour suivre Hall, on peut aussi dire que la diaspora est la condition naturelle de l’intellectuel . Le recul par rapport à l’objet étudié, et la conscience que  l’innocence et la naïveté sont définitivement  perdues n’interdisent pas l’engagement, mais peuvent créer au contraire les conditions de sa pertinence. 

 

 

Note terminologique.

 

Un certain nombre de termes sont problématiques. Cette note a pour but de préciser dans quel sens les termes sont employés ici.

« Antilles » ou « antillais » est utilisé dans le sens géographique, et comme synonyme de « Caraïbe » : tout ce qui relève des îles, de Trinidad aux Bahamas, quel que soit l’héritage politique et culturel.. Il va donc au delà des DFA et de Haïti.

« Caraïbe » n’est pas employé ici par référence aux Amérindiens, mais seulement à la géographie.

« Créole » fait référence soit à la langue parlée des Antilles francophones, et un peu en dehors de celles ci , soit aux  cultures métissées de la région, bien au delà des Antilles francophones et créolophones.

« Black » est un terme emprunté à la langue de la banlieue, en France, et reproduit par les créateurs culturels et par les médias. Il fait référence aux populations d’origine soit africaine soit antillaise. Ce terme n’est généralement pas aimé des Antillais  qui ne font pas partie de la diaspora pour trois raisons : la référence aux USA n’est pas perçue positivement, l’identification entre Africains et Antillais n’est pas nécessairement bienvenue, et les Antillais des DFA, en particulier dans les milieux aisés,  mettent en œuvre des stratégies de distinction sociale  destinées à les différencier des classes populaires de la « banlieue » métropolitaine.

« Diaspora » ne se prête pas ici à une élaboration théorique complexe. Le terme fait simplement référence au départ, et à la dispersion de l’immigration d’origine antillaise entre plusieurs destinations métropolitaines. La relation  avec la diaspora juive est extrêmement lointaine, dans la mesure où Hall en particulier n’a pas une approche différencialiste, valorise le métissage, et n’a pas un rapport mythique avec un territoire .



[1] Richard Hoggart. The Uses of Literacy. London, Chatto & Windus, 1957.

[2] Jean Paul Révauger. « Relativisme culturel et « Cultural Studies » en Grande Bretagne : des problématiques de temps de crise ». In Portulan, Questions d’identité aux Caraîbes. Fort de France ; Vents d’ailleurs, 2002.  P.135-155

[3] Kuan-Hsing Chen. “The Formation of a diasporic intellectual: an interview with Stuart Hall”.  In David Morley and Kuan-Hsing Chen. Stuart Hall, Critical Dialogues in Cultural Studies. London, Routledge, 1996. P.484-504

[4] Maya Jaggi. « Prophet at the margins ». in the Guardian, July 8th 2000, p.8-9.

[5] Voir : Didier Lassalle, Les Minorités Ethniques en Grande Bretagne, Paris, Ellipses, 1998.

[6]  L’élément le plus déterminant fut, en I965,  la déclaration du Ministre de l’intérieur, Roy Jenkins, rejetant l’assimilation au nom du respect des cultures des immigrés, ouvrant la voie au multiculturalisme

[7] Pour une critique anachronique et politiquement correcte de Raymond Williams, voir : Jon  Stratton & Ien Ang, « On the impossibility of a global cultural studies : « British » cultural studies in an international frame », in David Morely & Kuan-Hsing Chen, 1996, p.361-392.

[8] See Stuart Hall, Chas Critcher, Tony Jefferson, John Clarke, Brian Roberts. Policing the Crisis. “Mugging”, the State and Law and Order. London: Macmillan, 1978

[9]  Stuart Hall « The Local and the Global : Globalization and Ethnicity ». in Anthony D. King ed. Culture, globalization and the World System. London: Macmillan, p. 21.

[10] Conference publique à l’Institute for Contemporary Art, 1987. Cité par David Morley & Kuan – Hsing Chen eds, I996, p.15.

[11] Stuart Hall, « New Ethnicities » p.443. In David Morley and Kuan Hsing Chen eds, I996.

[12] Hanif Kureishi, « Dirty Washing » Time Out,  14-30 November 1985. Cité par Stuart Hall,” New Ethnicities”, p. 449.

[13] Stuart Hall «  New Ethnicities ». Cité par David Morley and Hung Hsing Chen, introduction, P. 18.

[14] Raphael Confiant, Antilla, 10 Octobre 2001.

[15] Voir à ce propos le N° 32 33 de la revue Hermès, La France et les Outre-mers. Paris, CNRS  2002, et en particulier l’article de Bruno Ollivier,  « Figures de l’identité dans l’espace public martiniquais », p.57 – 63.

[16] Stuart Hall. « What is this Black in Black Popular Culture ? » 1992. Reprinted in Davis Morley and Kuan Hsing Chen ed. p. 474.

[17] Aimé Césaire interviewé par France Antilles, 2 décembre 2002.

[18] Kuan – Hsing Chen. ”An interview with Stuart Hall. The Formation of a Diasporic Intellectual”. P.490. In David Morley & Kuan Hsing Chen ed. 1996.

[19] Gilles Lipovetsky. L’Ere du vide (essai sur l’individualisme contemporain). Paris : Gallimard, 1985.

L’Empire de l’éphémère, (la mode et son destin dans les sociétés modernes). Paris : Gallimard, 1987.

Le crépuscule du devoir (l’ éthique indolore des nouveaux temps démocratiques). Paris : Gallimard, 1992.

 

 

[20] Voir par exemple : Jeniifer Craik, The Face of Fashion, Cultural Studies in Fashion, London : Routledge, 1994.

Henry A. Giroux, Disturbing Pleasures. London, Routledge, 1994.

John Fiske Understanding Popular Culture, London: Unwin Hyman, 1989.

Reading the Popular, London: Unwin Hyman, 1989.

[21] Voir John M. Cammet. Antonio Gramsci and the Origins of Italian Communism. Stanford, Stanford University press, I967.

[22] Stuart Hall.  “Gramsci’s relevance for the study of Race and Ethnicity”.  In David Morley and Kuan-Hsing Chen eds, P. 416.

[23] Voir Stuart Hall. “Cultural  Studies and its Theoretical Legacies”. In Lawrence Grossberg ed. Cultural Studies, London: Routledge, 1992. p. 277-286.

[24]  Stuart Hall, cité par David Morley & Kuan Hsing Chen, 1996, p.15.

[25] An interview with Stuart Hall, by Kuan Hsing Chen,  “Cultural Studies and the Politics of internationalization.” In David Moreley & Kuan Hsing Chen, 1996. p. 397.

[26] Pierre Bourdieu. Les Règles de l’art. Paris : Seuil, 1992.

[27] Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau, Raphael Confiant. Eloge de la créolité. Paris : Gallimard, 1990.

[28] Les économistes de l ‘école de la régulation, en France, sont représentés par Alain Lipietz et Boyer.

En Grande Bretagne, cette école a en particulier proposé une analyse du thatchérisme, autour de Jessop.

Voir Alain Lipietz, Choisir l’audace. Une alternati

Publié dans jprevauger

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