Europe et Caraïbe

Publié le par jean-paul Revauger

 

Les hésitations de la politique européenne

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L’Europe semble tout d’abord hésiter entre deux partenariats définis en termes géographiques, politiques et culturel, l’un avec les pays du caricom/cariforum, l’autre avec l’Amérique latine. Le premier ensemble comprend les îles essentiellement anglophones, anciens pays ACP, et les Guyanes,  augmentés de la république dominicaine, de Haïti et de Cuba.  Le second  inclut les pays hispanophones qui sont limitrophes du basin caraïbe, et, au delà, la totalité de l’Amérique latine. Il va donc bien au-delà de l’Association des Etats de la Caraïbe, qui réunit uniquement les iles et  pays hispanophones ayant une façade maritime vers le bassin caraïbe.  Il est évident qu’en termes d’échelle, et donc d’enjeux géopolitiques et économiques,  l’Amérique latine est d’une importance incommensurable avec la Caraïbe. En termes globaux, c’est l’occasion pour l’Europe, et en particulier les nations latines d’Europe du sud, de tisser à  nouveau des liens forts avec l’Amérique du sud, ceci à un moment où celle-ci connait un rapide développement économique accompagné d’une  volonté de reconquête d’une marge de manœuvre politique vis-à-vis des USA. Il n’est pas exagéré de dire que l’Amérique du Sud représente même pour le secteur le plus radical de l’opinion européenne un modèle, dans le sens prescriptif du terme. Même s’il est douteux que cela influence les décideurs bruxellois, les altermondialistes européens ont construit le mythe de Porte Alegre, sorte de vision angélique des bienfaits de la démocratie directe participative, et les accents populistes et « anti yanqui » des « liders » néo bolivariens ravissent une partie de l’opinion européenne, déçue par les hésitations de ses propres partis de gauche, et habituée à placer ses espoirs dans des mouvements extérieurs à l’Europe.  Face à la combinaison de cette geste héroïque et de l’intérêt économique, les bananes et les plages de la Caraïbe ne pèsent pas lourd.

 

Une situation de départ avantageuse  pour les pays du Caricom.

 

                  Cette hésitation entre deux partenariats privilégiés sera bien sûr relativisée par les optimistes. On peut en effet toujours affirmer qu’il n’y a aucune contradiction entre la logique de la coopération régionale comme celle de l’Association des Etats de la Caraïbe et celle de l’intégration régionale qui anime périodiquement le Caricom. Après tout, l’Europe elle-même a bien vécu la coexistence du Benelux , du Conseil de l’Europe et du Marché Commun, les chemins de l’intégration étant aussi imbriqués et divers que ceux de Compostelle ou de la piste Ho Chi Minh. On peut considérer l’Organization of Eastern Caribbean States, regroupant les petits Etats de Ste Lucie, la Dominique, St Vincent, la Grenade, et à l’avant-garde de l’intégration dans les domaines judiciaire et monétaire, comme l’équivalent du Benelux, toutes proportions gardées. Cependant, en ce qui concerne la Caraïbe, les relations entre l’Europe et des pays indépendants depuis le début du 19è siècle, dont l’économie n’a pas bénéficié des facilités concédées dans les années 1960, 1970, 1980 par les Européens à leurs colonies récemment indépendantes dans le cadre des accords de Yaoundé, Lomé, Cotonou sont nettement différentes de celles qu’ils entretenaient avec les iles de la Caraïbe. Jusqu’à une période récente, celles-ci ont bel et bien bénéficié d’un statut privilégié, en particulier vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Les exportations agricoles, banane et sucre étaient exemptées de droits d’entrée, les mouvements de population étaient facilités par des dispositions particulières vers les anciennes métropoles, la monnaie était soutenue, le EC dollar étant longtemps l’objet de la sollicitude de la banque d’Angleterre, et les institutions financières du monde anglophone, GB et surtout Canada,  avaient avec les institutions locales des liens étroits qui ont joué un rôle dans le développement de la finance off shore à la Barbade, Anguilla, Trinidad. Dans le contexte de la guerre froide, les liens entre les îles anglophones  et les métropoles anciennes et nouvelles sont restés fort étroits. Ceci a pris dans certains cas la forme d’une adhésion spontanée et enthousiaste des pays concernés au modèle capitaliste canonique, comme à la Barbade, dans d’autres cas la forme d’une intervention militaire directe lorsqu’un régime était perçu comme dangereusement fasciné par le modèle cubain, comme ce fut le cas à la Grenade en 1983. Les îles sont clairement restées dans le giron capitaliste pendant toute la guerre froide, même des dirigeants avisés et ambitieux formés à l’école du marxisme comme Eric Williams ayant compris que l’affrontement est/ouest bornait l’horizon du pays et qu’aucun écart ne serait toléré. Le seul pays anglophone de la zone ayant refusé de s’inscrire dans ce schéma, le Guyana, l’a payé extrêmement cher dans les années 60, avec l’éviction de son dirigeant légitime, une manipulation éhontée de la haine raciale par les services secrets des USA au mépris de toutes les règles démocratiques,  une dictature ubuesque et un effondrement de son niveau de vie. .

 

                              Enfin, la proximité linguistique, la similitude des systèmes juridiques, des normes de comptabilité, des systèmes de relations professionnelles, voire dans une certaine mesure, des références culturelles contribuaient à renforcer des liens auxquels  les diasporas donnaient une forme tout à fait concrète. Le poids des transferts financiers de la diaspora vers les pays d’origine est, dans certains pays, comparable à celle du reste de l’activité économique. Il est remarquable que la question ethnique soit passée au second plan aussi facilement dans le Caricom, à l’exception  des rapports entre citoyens d’origine indienne et africaine  au Guyana et parfois à Trinidad. Ces pays totalement entre les mains de dirigeants non blancs, ont construit leur propre identité et établi un rapport pacifié et étroit avec l’ancienne puissance coloniale, essentiellement la Grande-Bretagne. La situation est en effet assez proche dans les anciennes colonies des Pays Bas qui capitalisent leur maîtrise des techniques commerciales, comptables et juridiques néerlandaises et tirent le meilleur profit du lien post colonial. Globalement, la maîtrise de la corruption est un avantage comparatif énorme pour les pays qui ont réussi à l’assurer, comme la Barbade.

 

Une évolution problématique.

 

                        L’intégration européenne des anciennes « mères patries », pour employer l’expression héritée du temps des colonies, a donc posé un certain nombre de problèmes. L’avantage énorme qu’elle représente est bien sûr  l’ouverture de l’ensemble du marché européen, aujourd’hui le plus vaste du monde, aux productions agricoles, mais aussi aux services culturels, touristiques et financiers aux pays de la zone. On peut noter que, mystérieusement, la production sucrière de certains pays indépendants, comme la Barbade, est restée significative, alors que celle des DOM, pourtant adossés à la puissance publique française, déclinait fortement. Cet accès au marché européen est bien sûr plus important pour des pays comme la Barbade ou la Jamaïque que pour Trinidad, qui a à sa disposition le marché caribéen, et celui des USA pour l’exportation de ses hydrocarbures. Le problème de Trinidad n’est donc pas l’ouverture vers l’Europe, mais la concurrence redoutable du Venezuela, qui utilise ses exportations de gaz à des prix de dumping  pour effectuer des percées diplomatiques, par exemple à la Jamaïque et à St Vincent.

                        L’intégration européenne impose aussi au Caricom une réflexion qui a commencé à se faire jour sur ses relations avec la Caraïbe hispanophone et francophone. Il convient de traiter à part le cas de Haïti, la mauvaise conscience de la Caraïbe depuis son accession à l’indépendance en 1802. Se pose en effet une question d’échelle, en termes démographiques, de gravité des problèmes sociaux, politiques et, en 2010, sanitaires. La hantise des pays de la zone est de voir déferler sur leurs côtes des dizaines de milliers de Haïtiens, et leur premier souci est d’internationaliser la gestion de la crise haïtienne plutôt que de la régionaliser. La solidarité régionale a des limites. A l’égard des Départements Français d’Amérique, les choses sont complexes. L’Europe a dans une large mesure soigneusement évité d’aborder la question de fond lors des négociations de l’Accord de Partenariat Economique. En effet, les DFA sont symboliquement demandeurs de relations culturelles et politiques avec les pays du Caricom, mais sont prudents sur le plan économique. En tant que Région Ultra Périphérique de l’Union Européenne, ils bénéficient du traitement réservé aux producteurs européens,  et ont un accès totalement libre au marché européen. Dans la mesure où l’APE était perçu et présenté comme une mise aux normes de l’OMC des relations entre l’Europe et les pays ACP, dont le Caricom, c'est-à-dire la fin des privilèges pour ce dernier, les DFA n’avaient aucune envie d’être assimilés aux pays indépendants de la Caraïbe. L’implication des DFA au plan régional dans la lutte contre le trafic de drogue, la défense de l’environnement, dans les domaines humanitaire et sanitaire est très forte. Leur statut européen et français reste extrêmement enviable, et envié, même si des sobriquets peu amènes sont parfois utilisés pour les qualifier (« spoilt children »). Les référendums de janvier 2010 semblent avoir confirmé qu’un changement de statut n’était pas à l’ordre du jour, malgré les graves crises sociales de l’année précédente. Il n’est donc pas étonnant que la question des DFA ne soit pas abordée par l’Union Européenne, ou que cela soit fait rapidement, lorsqu’elle traite avec la Caraïbe indépendante. Néanmoins pour les pays voisins, la question se pose bel et bien. Elle est pour l’instant réglée par des rapports fonctionnels, pragmatiques, faits de visites touristiques, d’aides ponctuelles, de flux migratoires formels et informels, mais sans véritable perspective politique.

En ce qui concerne le monde hispanophone, si des liens forts sont tissés à la fois par l’EU et les pays anglophones avec la République Dominicaine, Cuba reste ostracisée par l’UE,  alors que l’évolution de la situation est observée minutieusement dans la région, en particulier par l’industrie touristique, la perspective de l’ouverture de Cuba étant perçue à la fois comme une opportunité et une menace.

 

Le « modèle » européen.

 

            Enfin, l’Europe s’est un peu érigée en modèle en matière d’intégration, proclamant même que la négociation des APE serait l’occasion de renforcer la logique régionale de ses partenaires. La Regional Negotiating Machinery mise en place dans la Caraïbe insulaire pour l’occasion a effectivement tiré profit des aides techniques européennes et des stimulants défis de la négociation. Il y avait des enjeux réels, traduisibles en termes économiques. Il est piquant de voir l’Europe, qui ne brille pas aujourd’hui par sa cohérence interne en matière économique, politique et surtout sociale se présenter comme un modèle de développement. Depuis plusieurs mois, l’Europe puissance n’est pas celle qui est mise en avant par la diplomatie de l’Union dans la zone. A l’instar de l’Allemagne avant la réunification elle est un peu elle aussi un géant économique et un nain politique. C’est une Europe bon enfant, humaniste, éthique qui est présentée. Les moyens utilisés pour diffuser ces principes sont ceux du respect des normes. Pour obtenir des aides de l’Union, il en va des candidats non membres de l’Union comme des autres, il est nécessaire de satisfaire  à des conditions clairement définies : implication de la société civile dans les projets de développement, qui ne doivent pas être portés exclusivement par des acteurs institutionnels gouvernementaux, bonne gouvernance, ce qui signifie lutte contre la corruption, respect des droits de l’homme, égalité entre hommes et femmes, et recherche de l’égalité hommes/femmes, respect de normes environnementales . Cette méthode s’inspire sans doute de la « contract compliance » utilisée aux Etats-Unis dans les années 1970, avant la contre révolution des années 1980, Il s’agissait alors pour les pouvoirs publics d’imposer à leurs fournisseurs du secteur privé des normes en matière d’égalité raciale ou d’égalité hommes/femmes. La pratique européenne pose un certain nombre de problèmes.  Dans de nombreux pays du monde, où le débat politique n’est pas nécessairement structuré de la même façon que la Chambre des Communes britannique ou l’hémicycle du palais Bourbon par une opposition droite/gauche à peu près organisée idéologiquement et socialement, les questions de respect des droits de l’homme et de l’environnement, souvent portées par des ONG locales et mondiales, sont d’une pertinence absolue, et ces ONG jouent le rôle d’une opposition. L’Union européenne se comporte donc comme une force progressiste « a power for good » diraient les Britanniques, plus  férus d’éthique que de positivisme. Elle soutient ce qui tient lieu de dynamique de contestation, face au pouvoir combiné des multinationales et des oligarchies.  Dans une moindre mesure, son insistance sur la reconnaissance des partenaires sociaux, en fait, des syndicats, n’est pas toujours accueillie avec le sourire par les gouvernements des pays concernés. L’Europe ne se distingue pas par l’originalité de ses positions par rapport aux normes mondiales, mais par le fait qu’elle les prend au sérieux.  L’Organisation Internationale du Travail a beau être la digne héritière du Bureau International du Travail,  seule institution de la Société des Nations à ne pas avoir été balayée par l’histoire, ses analyses restent bien souvent lettre morte. On peut dire que dans un sens l’Union Européenne a hérité de la culture du grain de sel, qui autorise la France  à se mêler de tout, à pratiquer l’ingérence humanitaire, et à condamner du haut du perchoir les génocides de l’histoire, dont la liste est hélas bien longue. L’Union est certes bien plus prudente, mais on peut retrouver des traces de  cette fascination pour la magie du verbe juste et héroïque, qui, après tout, a permis au « Général micro » de faire l’histoire, et qui a donc quelques vertus, même si elle irrite nos voisins et amis.

Par ailleurs, même dans ce modèle fondé sur l’éthique, une ambiguïté est visible dans l’exigence de la présence de la « société civile » dans les réponses aux appels d’offres.  Ce terme est en effet tout à fait polysémique. Il peut signifier la reconnaissance du fait syndical et du fait associatif, et donc desserrer l’étau institutionnel et étatique dans lequel des régimes relativement fermés  comme il en existe de par le monde encadrent toutes les actions. Il peut donc s’agir d’une volonté de favoriser des sociétés plus ouvertes, où des classes sociales, des ethnies ou des secteurs de l’opinion qui ne sont pas au pouvoir  ont malgré tout accès à des financements, et jouissent donc d’une influence. Dans des situations de crise ethnique, ou de non reconnaissance des syndicats, ceci peut être précieux. Toutefois, le terme « société civile » peut tout simplement désigner le secteur marchand, privé. Dans ce cas, l’Union Européenne sort de son rôle et se positionne politiquement sur l’axe « public/privé », en faisant pencher la balance du côté de la marchandisation des services publics. Le lourd héritage du FMI en la matière, et en particulier  des désastreux  plans d’ajustement structurels des années 1980 est donc assumé par l’ EU, alors que personne ne le lui demande. Elle se comporte en groupe de pression idéologique intervenant dans le sens du néo libéralisme à un moment où ce dernier ne fait plus l’unanimité, même dans le pays qui en a été le chantre, les USA.  Intervenir en modifiant l’équilibre entre secteur public et secteur privé et en favorisant les privatisations est particulièrement hasardeux pour deux raisons. D’une part, la région est tout à fait informée des débats internationaux, les intellectuels suivent de fort près les controverses idéologiques et politiques mondiales, et il n’ y a aucune chance que cette inclinaison européenne en faveur de la marchandisation passe inaperçue. D’autre part, ce choix est compliqué par le fait que, dans la région, le rapport entre secteur public et secteur privé peut en réalité refléter une opposition de type ethnique, tel ou tel groupe étant retranché sur des positions au sein de l’appareil étatique, et tel autre dans le secteur privé. Trinidad est un exemple de cela. Pour une puissance étrangère comme l’EU, intervenir dans ces équilibres, ou ces déséquilibres,  est non seulement illégitime, c’est un exercice à haut risque.

 

L’aide européenne, une réalité.

 

L’UE a su défendre ses intérêts âprement dans la négociation de l’Accord de Partenariat Economique. Néanmoins, elle est l’un des plus généreux donateurs  dans la région ; Les chiffres globaux sont connus. L’exemple des aides apportées à la Grenade l’est moins. La Grenade est un petit pays de  110 000   habitants, qui a connu une histoire politique agitée, entre une indépendance hâtivement imposée par une mère patrie sans doute très occupée par ses propres problèmes, et peu soucieuse des conséquences, en 1975, et l’intervention militaire des USA, en 1983, destinée à mettre fin à un épisode révolutionnaire. Le PIB par habitant est situé entre celui de Sainte Lucie et celui de St Vincent. En 2004, l’île a été ravagée par un cyclone, Ivan, qui a détruit une bonne partie des ressources agricoles, et en particulier des arbres porteurs de la noix muscade, ainsi que beaucoup de bâtiments. L’année suivante, le cyclone Emily a à nouveau frappé la Grenade. Il est clair que les dégats occasionnés par un cyclone dans une île sont beaucoup plus destructeurs que lorsqu’ils frappent une région continentale. En termes d’infrastructures, ni le port ni l’aéroport ne sont opérationnels, et l’Etat ne peut compter sur aucune ressource propre. L’aide ne peut venir que de l’extérieur. En 2005, l’UE a versé 18 millions d’Euros, par l’intermédiaire du Fonds Européen de Développement et du Stabex ce dernier instrument étant destiné à assurer la stabilité financière en dépit d’un déficit public légitimement abyssal. En 2008, lors de l’établissement du 10e Plan Européen de Développement, ce sont 9.8 millions d’Euros qui ont encore été consacrés à la Grenade. Cette aide devait être pour l’essentiel consacrée au relogement de personnes vivant dans des endroits escarpés, menacés par des glissements de terrain, et par la création de services de proximité dans les nouveaux quartiers. Parallèlement, l’UE aide également l’Etat de la Grenade à mettre sur pied un cadastre fiable, à enregistrer et répertorier l’habitat, formel ou informel. Ceci obéit d’une part à un impératif de sécurité, l’habitat informel étant parfois synonyme de danger, et d’autre part à la nécessité de faire régner l’état de droit, à réduire le nombre de squatters installés sur des terrains publics ou privés. Enfin, l’UE aide à la mise en place d’un système fiscal fiable, sans lequel une économie moderne ne peut se développer, et les règles du commerce et  de la concurrence sont bafouées. L’aide de l’UE est donc destinée à la fois aux citoyens, à travers le programme de relogement, et à l’Etat de la Grenade.

La situation  est donc paradoxale, dans la mesure où l’UE semble donner d’une main et prendre de l’autre. Généreux donateur sur le plan humanitaire, soucieuse des droits de l’homme et de l’équité dans la répartition de son aide, elle se montre aussi un négociateur animé par la défense de ses intérêts lorsqu’elle prépare l’Accord de Partenariat Economique avec le Cariforum.

Les critiques contenues dans le rapport remis par la députée guyanaise Christiane Taubira au Président français en 2008 sont certes de portée plus générale, et mettent en cause de façon globale les rapports entre l’UE et les pays du Sud. Néanmoins, il est intéressant de constater qu’il pointe du doigt l’absence de cohérence dans les politiques de l’Union, et le fait que les considérations sociales ne soient pas au premier plan. En effet, politique économique  et politique sociale européenne dans la région donnent l’impression d’être conçues dans deux sphères totalement étrangères l’une à l’autre. En ce sens, le volet social de la politique européenne dans la région n’est pas sans ressemblance avec l’approche française. Contrairement au monde anglophone, où politique sociale et politique économique sont toujours imbriquées, et où la première a pour fonction d’influencer le comportement des individus et de les mettre en phase avec les besoins de l’économie, la pratique française a plutôt tendance à faire de la politique sociale un élément de compensation de la dureté des temps. Il y a donc imbrication, complémentarité, voire social engineering dans le premier cas, supplément d’âme dans le second. Il va sans dire qu’en temps de crise, le supplément d’âme est vécu comme un luxe, et que la politique se résume à ce qui est considéré comme essentiel, la marche de l’économie. Le rapport rédigé par l’équipe de Christiane Taubira met le concept de développement au centre de sa problématique. Cela  est un choix politique, qui ne fait pas l’unanimité, tant le terme est général et galvaudé. Néanmoins quelle que soit la politique choisie par l’Union Européenne, la cohérence entre les volets politique, économique et social gagnerait à être renforcée. Le rapport, qui traite assez peu de la Caraïbe,  ne semble pas avoir eu beaucoup d’échos à Paris ni à Bruxelles.

 

Conclusion.

 

L’implication de l’Union Européenne dans la région est paradoxale à plus d’un titre. Cela est en partie due au décalage entres les pays membres. Certains, comme l’Espagne, ont une implication historique dans la région, voire même une présence réelle en termes de territoires et de populations, comme la France, la Grande Bretagne, les Pays-Bas. D’autres n’ont jamais été impliqués de la moindre façon dans la zone. La présence de l’Union est donc multiforme : à travers les Régions Ultra-Périphériques qui en sont membres, les British Overseas Territories, les relations privilégiées avec d’anciennes colonies et les relations diplomatiques ordinaires entre pays étrangers les uns aux autres. S’ajoute à cela la problématique de l’Accord de Partenariat Economique et de la mise en conformité avec les règles de l’OMC, la volonté, bienveillante selon les uns, paternaliste selon les autres de favoriser les logiques de regroupement régional, la problématique  de l’aide humanitaire et de la promotion de normes sociales  et légales internationalement acceptables, et, pour finir, les sirènes de l’Amérique latine, qui, sans être un Eldorado, représentent malgré tout une concurrence. Même si la « gouvernance multi niveaux » est un des outils inventés pour décrire le fonctionnement interne de l’UE, celle-ci se révèle au total  assez peu opératoire dans les relations avec la Caraïbe. 

 

 

 

 

 

 

 

 Une présentation générale de la stratégie de l’Union Européenne dans la zone:  Cariforum/European Community Regional Strategy Paper and regional Indicative Programme for the period 2003-2007.

Pour une présentation géopolitique plus globale: Communication from the Commission to the European Parliament and the Council. The European union and Latin America/ Global Players in Partnership. Brussels, 30  09.2009.

 

Jean Crusol, Les Economies insulaires de la Caraïbe, Paris, L’Harmattan, 2005.

 

Stephen G.  Rabe, US Intervention in British Guiana. A Cold War Story, University of North Carolina Press, 2005.

Sur la logique des APE:

COMMISSION OF THE EUROPEAN COMMUNITY An EU-Caribbean Partnership for Growth, Stability and Development. Communication from the Commission to the Council, the European Parliament and the European Economic and Social Committee. Mars 2006.

 

COMMISSION OF THE EUROPEAN COMMUNITY Economic Partnership Agreement between the EU and the Caribbean. Trade for Development. Foreword Peter Mandelson. DG Trade. Sept 2005.

 

Sur l’insertion des DFA dans la zone, voir  : CRUSOL Jean, Les Antilles Guyanes et la Caraïbe : coopération régionale et globalisation, Paris, L’Harmattan, 2004.

 

Caricom Secretariat . Press release 183/2006
(27 September 2006) CARIFORUM GAINS EU HELP FOR INTEGRATION http://www.caricom.org/jsp/pressreleases/pres183_06.jsp

 

Voir aussi Office of Trade Negotiations Caricom Secretariat, site officiel: http://www.crnm.org/

 

Norman Girvan :  Towards a Single Economy and a Single Development Vision, Caricom web site Oct 2006.

 

  Peter Mandelson: “The EPA will put Caribbean development First” COMMISSION OF THE EUROPEAN COMMUNITY Economic Partnership Agreement between the EU and the Caribbean. Trade for Development. Foreword Peter Mandelson,  DG Trade, Sept 2005.

 

  COMMISSION OF THE EUROPEAN COMMUNITY An EU-Caribbean Partnership for Growth, Stability and Development. Communication from the Commission to the Council, the European Parliament and the European Economic and Social Committee, Mars 2006, P. 5.

 

 

 

See European Union. Grenada- European Community Country Strategy paper and National Indicative Programme for the period 2008-2013. (10th European Development Fund)

George Brizan, Grenada, Island of Conflict, London, Macmillan, 1998.

Christiane Taubira Rapport à Monsieur le Président de la République. Les accords de partenariat économique entre l’UE et les pays ACP. Et si la politique se mêlait enfin des affaires du monde ? Juin 2008.

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