Réflexions sur "La modernité relationnelle"

Publié le par jean-paul Revauger

La Modernité Relationnelle, de Timothée Duverger.

Quelques réflexions.

Jean Paul Révauger.

 

L’essai de Timothée Duverger, « La modernité relationnelle » pose avec talent un certain nombre de questions cruciales. On ne peut que souscrire tout d’ abord à sa volonté de fonder une critique sociale sur la prise en compte conjointe de l’état de la technologie – en l’espèce l’impact des « technologies de l’information et de la communication »- et des rapports sociaux, et de rechercher l’influence de l’ensemble sur la marche des idées. Cette démarche historique, qui est devenue canonique depuis la victoire de « l’histoire totale » est en fait directement inspirée par le matérialisme historique de Marx, auquel Timothée Duverger ne fait pas référence, curieusement. L’idée que le « nouveau monde » dans lequel nous vivons est le résultat de la conjonction du néo libéralisme et du « capitalisme cognitif » est essentielle. Nous ne sommes plus dans l’ère industrielle. Nous ne sommes pas non plus entrés dans une espèce de nirvana communicationnel dans lequel les nouvelles technologies créeraient de nouveaux rapports démocratiques entre les individus, de façon totalement apolitique, et en dépassant les relations de pouvoir et d’exploitation qui caractérisent notre société, et que nous avons en héritage. Timothée Duverger partage avec les écologistes une grande méfiance à l’égard du positivisme. Le nouveau capitalisme est parvenu à bouleverser les codes et  brouiller les pistes,  sous l’effet des bouleversements technologiques. On aurait pu imaginer, et on peut encore imaginer  que les même bouleversements aient un autre impact, et que des gouvernements inspirés par d’autres principes que ceux de Margaret Thatcher amènent la société dans une autre direction, mais, depuis les années 1980, c’est bien le néo libéralisme qui a imposé sa marque sur l’histoire contemporaine et modelé la société de flexibilité et de précarité qui est aujourd’hui la nôtre. Timothée Duverger tire le meilleur profit des écrits de Boltanski et Chiapello et  de Robert Castel, même s’il a parfois tendance à faire des références éclectiques à des auteurs moins ancrés dans la réalité des rapports  de domination, plus flottants ou plus angéliques, comme Touraine.

Les aventures extraordinaires de la « deuxième gauche ».

Sur le plan politique, il s’intéresse de près à l’idée d’autogestion, dont la résurrection dans les années 1970 a permis la structuration d’un discours politique à la fois radical, et foncièrement ambigu. Timothée Duverger voit dans la crise française de 1968 non seulement le symptôme d’un dysfonctionnement majeur des institutions et de la société française, mais  l’annonce d’une nouvelle façon de vivre la modernité, autour d’autres valeurs que celles de la vieille société industrielle et « fordiste », et que celles du néo libéralisme triomphant. Il donne à cette approche le nom de « hypomodernité », terme traduisant un faible enthousiasme pour les caractéristiques de la nouvelle société « existant réellement », mais aussi  une volonté de s’inscrire dans le développement historique. Il explore avec tendresse et indulgence, autant les soubresauts politiques et syndicaux des années 1970 que la naissance du mouvement alternatif, puis de l’écologie et de la décroissance. Il faut rendre hommage à son agilité intellectuelle et à sa capacité à repérer les monstres du Loch Ness idéologiques, qui, plongeant ici pour de longues années, ressortent le cou à quelques kilomètres sans crier gare, et sans donner le temps aux photographes de les immortaliser. Ce faisant, il passe rapidement, peut-être trop rapidement,  sur le paradoxe fondamental de ce que l’on appelé la deuxième gauche, et qui incluait à la fois la CFDT et le PSU, devenu ensuite le courant Rocard du Parti Socialiste.  Comment ce courant porteur des idées autogestionnaires,  qui semblait au début des années 1970 être le vecteur d’une nouvelle radicalité, en phase avec le mouvement de mai, moins timoré que les institutions du mouvement syndical et de la gauche politique – CGT et PCF- pouvait il se retrouver dès la fin des années 70, et pendant toutes les décennies qui suivirent, jusqu’à aujourd’hui, à la droite du socialisme français, et à l’avant-garde de la conversion de celui-ci au social libéralisme ? Entre la CFDT qui brise le front syndical sur la réforme des retraites en 1995, qui signe en 2013 avec le MEDEF un  accord rendant la flexibilité et les baisses de salaires obligatoires pour peu qu’elles aient été acceptées par un syndicat et …  l’occupation de LIP par les syndicalistes, voire le meeting de Charlety en Juin 1968, quoi de commun, sinon la volonté de prendre des points à un concurrent syndical et politique ? Si beaucoup de militants ont cru trouver dans le projet autogestionnaire à la fois un objectif politique et le moyen de l’atteindre dans les années 70, les appareils syndicaux et politiques ont parfaitement instrumentalisé l’idée. Qui peut prendre au sérieux la conversion du PS de François Mitterrand à l’autogestion quand on mesure la taille de la musaraigne dont les gouvernements socialistes des années 80 ont accouché, les lois Auroux, dont Timothée Duverger nous montre l’ambiguïté fondamentale ?

Certes, l’autogestion a correspondu à l’esprit du temps, et a semblé proposer une alternative au socialisme bureaucratique en œuvre dans les pays de l’Est, mais le « moment autogestion » a été de très courte durée. L’effondrement de la société industrielle dans les années 80, le rouleau compresseur idéologique anglo américain, porté par un Reagan (élu en 1980) et une Thatcher (élue en 1979) ont totalement tétanisé la pensée socialiste dès  la fin des années 70. La « deuxième gauche » est donc rapidement passée avec armes et bagages au libéralisme, grâce à des  passerelles comme la Fondation Saint Simon. Le discrédit de l’URSS et de tout ce qui y était associé apportait  une justification morale à l’opération.

 

L’autogestion et la fascination pour une forme juridique.

Il est extrêmement rare que des idées, des démarches dynamiques parviennent à s’incarner dans des institutions ou des procédures. Nos sociétés  disposent de quelques principes institutionnels – suffrage universel secret, séparation des pouvoirs, liberté d’expression- indissociables de la souveraineté populaire et du principe d’égalité. Mais, en dehors de ces pierres de touche, les mêmes institutions ou procédures peuvent correspondre à des réalités différentes. L’usage du référendum, la répartition du pouvoir entre Etat central et collectivités locales, le caractère plus ou moins présidentiel ou parlementaire d’un régime ne nous disent rien sur la réalité de la démocratie dans un pays. La fascination des autogestionnaires et de certains alternatifs pour une forme d’organisation – petit groupe, démocratie directe, voire élection des responsables- est un fantasme de juriste. Le petit groupe n’a rien d’intrinsèquement démocratique, même si la gestion d’un grand organisme est évidemment complexe. Il n’y a pas slogan plus creux que « small is beautiful » : il vaut mieux un grand président des USA qu’un petit dictateur du Zimbabwe. Il n’est donc pas étonnant que les vénérables institutions coopératives et mutualistes françaises, comme les coopératives agricoles ou les assurances mutualistes, aient été, par la force des choses, en clair, sous la pression de l’économie de marché, forcées de rentrer dans le rang et de se comporter comme des rouages du capitalisme. Ne voyons là aucune perversité ni aucune faiblesse de la part de leurs dirigeants. Un des gourous de la deuxième gauche, Pierre Rosanvallon avait en son temps inventé le concept d’entropie démocratique : une fois le feu sacré éteint, les entreprises autogérées retrouvent l’attrition du quotidien, comme les autres, et comme les artisans. Ce n’est donc pas la forme juridique qui compte, c’est la dynamique politique : le juriste est au politique ce que le plombier est à l’architecte.

L’enjeu de nos sociétés est de susciter  aussi dans les grandes organisations privées et les services publics une forme d’organisation et une dynamique vertueuse qui combine l’efficacité économique, la bonne utilisation des deniers publics, l’intérêt général, synonyme de  production et de services écologiquement satisfaisants et … un cadre de travail épanouissant pour les salariés. L’exemple des universités françaises, qui, de la loi Edgar Faure de 1968 jusqu’à la LRU de Mme Pécresse disposaient du cadre juridique le plus autogestionnaire qui soit, et probablement le plus démocratique du monde apportent la preuve éclatante de la fragilité des institutions les plus merveilleuses. Malgré des statuts proches de la perfection, ces institutions ont peu à peu sombré dans une morosité génératrice de  conservatisme intellectuel, le népotisme, le localisme, le corporatisme. Privées de la confiance de l’ Etat et d’une fraction influente du public, elles ont été pour une bonne part confiées aux bons soins des Régions – par un gouvernement socialiste-  et se débattent dans des crises financières et identitaires sans fin. A l’instar des coopératives et des mutuelles, elles trouvent peu à peu une modeste place sur un segment du « marché de la formation ». Les réformes des années 2010 illustrent et accélèrent cette triste normalisation. La forme juridique n’est pas un talisman. Faute d’esprit, les lois ne servent pas à grand-chose.

 

Timothée Duverger, qui a l’œil fixé sur l’avenir, émet l’hypothèse séduisante que le monde de demain sera le produit d’une synthèse entre « hypermodernité «  - en clair, le libre jeu du marché sous le régime néo libéral- et « hypomodernité » - la critique sociale et culturelle de la domination, et l’aspiration à un autre modèle plus joyeux. Il a évidemment raison, car l’histoire est le produit de l’hybridité des modèles et rien ne disparait jamais totalement. Toutefois, il importe de savoir où passera la limite entre les deux tendances. La question ne se pose pas en termes de « récupération » pour employer un terme des années 1970. Il importe malgré tout de connaitre la proportion relative d’alouette et de cheval dans le pâté. En effet, contrairement à une idée reçue, tout peut arriver, la fin de l’histoire n’est pas pour demain, et il est impossible de prévoir notre avenir en extrapolant les tendances actuelles, tentation à laquelle Timothée Duverger ne résiste pas toujours. Les révolutions arabes, dont nul ne sait si elles vont faire progresser la démocratie ou plonger la rive sud de la Méditerranée dans l’obscurantisme religieux et l’oppression étaient totalement imprévisibles. De la première année de présidence de François Hollande, que retiendront les manuels ? Probablement son intervention au Mali. Qui pouvait il y a seulement 5 ans prévoir le développement du gaz de schiste aux USA et Canada, et son impact sur la question énergétique ? Il ne faut pas compter sur les phénomènes naturels ou écologiques pour guider la barque, car le capitaine et les marins, c’est nous.  La technologie a été mise au service du capital  par les thatchériens et leurs émules. Rien ne nous empêche d’en faire un autre usage. L’histoire ne fait que commencer, à nous de la faire.

La physionomie du modèle social qui se mettra en place dépend donc aussi de nous. Ce n’est jamais la technologie qui est porteuse de démocratie – ou d’oppression- c’est l’usage qu’on en fait qui est déterminant. L’agilité des nouvelles technologies a simplement permis une accélération du processus de changement social, par exemple la désindustrialisation et la mondialisation. Pour notre malheur, ce sont le capital et ses loyaux gérants, comme disait Leon Blum, qui tiennent la barre pour l’instant. La mise à mal du code du travail, la généralisation de la précarité et de la flexibilité, ce ne sont pas les ordinateurs qui en sont responsables, ce sont les courants politiques, les organisations et les hommes qui la planifient.

Si le potentiel des citoyens est énorme, ce n’est pas  parce que nous bavardons sur Facebook au lieu de nous téléphoner ou envoyons des messages indigents sur Twitter plutôt que des cartes postales, ou parce que la génération Y déambule  avec ses écouteurs sur les oreilles, enfermée dans une burqua sonore qui la confine dans sa communauté, mais parce que nous pouvons arrêter la machine si nous le souhaitons. Nous pouvons faire chuter le CAC40 en deçà des pires cauchemars des possédants, si nous trouvons cela opportun. La France  a su mettre à bas la monarchie absolue dans des circonstances bien plus difficiles que celles où nous nous trouvons  aujourd’hui. Elle a résisté à l’ensemble des monarchies et des empires d’Europe et a pourchassé leurs troupes bien au-delà du raisonnable, jusqu’à Louxor et Moscou. Nous avons l’énergie intellectuelle de modifier le cours de l’histoire – si nous le décidons. L’évocation de l’héroïque geste révolutionnaire ne nous dispense pas de la nécessité de trouver une stratégie politique de transformation rationnelle, et adaptée aux circonstances actuelles, qui ont évidemment peu de choses en commun avec la France de 1789. Invoquer le passé ne nous dispense pas de réfléchir. Néanmoins, cette dimension prométhéenne, cette volonté de refuser toute autocensure est au principe de la démarche des autogestionnaires radicaux. Ces derniers ont été fort nombreux au 19ème siècle, dans le mouvement coopérateur et mutualiste, puis chez les syndicalistes révolutionnaires français, britanniques, espagnols, italiens, américains, puis pendant la guerre d’Espagne. Mai 68  a , entre autres choses, permis la résurgence de ces idées, pour des raisons dues en partie à l’épuisement des modèles social démocrate et communiste, mais l’échec politique  des mouvements issus de mai, suivie de la faillite politique et morale du socialisme français après le tournant de la rigueur de 1982/83 a découragé les esprits les plus rebelles.

 

Que la critique soixante huitarde du capitalisme ait amené celui-ci à modifier certaines de ses procédures, dans une  logique rendue possible par le nouveau contexte  technologique – informatique, mondialisation,- n’est pas une idée neuve. Beaucoup d’observateurs ont souligné ce fait, soit pour ironiser sur la carrière des anciens révolutionnaires, soit pour accélérer une évolution porteuse d’efficacité et de modernité, mais débarrassée des fantômes révolutionnaires honnis, dont le souvenir a été savamment entretenu pendant la guerre froide, et jusqu’en 1990. L’apogée de ce nouveau positivisme fut certainement, en 2000,  la stratégie de Lisbonne de l’Union Européenne, qui voulait faire de l’Europe la société la plus avancée du monde en matière d’ « économie de la connaissance », en mettant l’accent sur la formation, et en modernisant notre système social.  On sait ce qu’il en est advenu, à la fois  du classement mondial de l’Europe en matière d’innovation, et de notre modèle social. Aujourd’hui, l’Europe vit une crise dont l’issue est totalement imprévisible, mais dont on ne peut exclure qu’elle mette à bas la totalité de l’édifice européen, qu’elle efface les progrès économiques et sociaux accomplis au cours du XXème siècle, et qu’elle fasse régresser considérablement l’influence relative  de l’Europe dans le monde. Les vrais enjeux politiques, économiques et sociaux sont comparables à ceux qui se posaient après chacune des guerres mondiales. L’analyse de Timothée Duverger nous fait toucher du doigt la question des valeurs autour desquelles nous devons structurer notre modèle social et notre identité. Qu’il sur estime ou pas telle ou telle évolution sociétale ou technologique importe peu. L’important est bien que le lecteur ait le sentiment que tout est à construire, que la tradition peut être changée, que les coutumes ont vocation à être dépassées, et que les hommes et les femmes de notre temps ont à leur disposition non seulement des technologies modernes, mais leurs propres neurones pour donner aux  aspirations égalitaires et démocratiques du passé une traduction  contemporaine. Ce qu’il ne nous explique pas, c’est la façon de s’y prendre pour amener le changement politique d’ensemble sans lequel le bricolage social ne dépasse pas la sympathique anecdote. Comme disait l’ancêtre : « le philosophe a interprété le monde, mais, ce qui compte, c’est de le changer ».

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Timothée Duverger 27/06/2013 10:38

Merci beaucoup pour ce compte rendu et ces commentaires et réflexions qui appellent des approfondissements.
Je vais me concentrer sur deux points. Un premier concernant ce que tu as appelé le paradoxe de la deuxième gauche indispensable à élucider pour repenser la gauche. Et un second sur ton ouverture
concernant la stratégie de transformation sociale.

Sur le paradoxe de la deuxième gauche, qui prend place dans le plus large courant autogestionnaire, je note qu’un Michel Rocard par exemple n’a de cesse de défendre la cohérence de son engagement
dans la durée. À l’entendre, il n’aurait jamais varié. On peut trouver dans cette assertion une reconstruction mémorielle, un désir d’unité de l’individu à travers la rectitude de sa trajectoire et
une réaffirmation de son engagement politique. Mais, s’il se la permet, c’est sans doute parce qu’il peut s’appuyer sur des éléments de continuité entre l’utopie autogestionnaire et la convergence
d’une part de ses hérauts avec l’idéologie du marché. Pour bien le comprendre, il faut se pencher sur ce qu’a pu signifier à l’époque l’autogestion.

Le PSU appartient au camp de la gauche non communiste en rupture avec la SFIO alors idéologiquement (et sociologiquement) fragilisée par sa politique algérienne et son ralliement au Général de
Gaulle. Il explore une autre voie, entre la vieille SFIO et le PCF. Mai 68 joue un rôle majeur dans la recomposition idéologique en cours par sa mise en exergue du thème de l’autogestion. D’une
définition négative (gauche non communiste) on passe alors à une définition positive (gauche autogestionnaire) Cet acte de nomination est essentiel. Il sert à pointer une tension interne au monde
de l’Ouest : la démocratie est inscrite à son fronton, mais qu’y a-t-il derrière les murs ? La société de consommation porte une promesse de liberté mais n’est-elle pas plutôt vecteur d’aliénation
? Mai 68 opère une désacralisation des grandes institutions en s’interrogeant sur la place de l’individu dans une société de masse. Mais l’autogestion sert aussi à dénoncer (c’est l’ère
Soljenitsyne) les errements totalitaires du monde de l’Est. L’autogestion, si elle a un programme économique (finalement assez rudimentaire), est donc avant tout une pensée politique. C’est ici que
se trouve la raison du glissement. Certes, la désillusion vis-à-vis du communisme suivie de l’effondrement du bloc soviétique, concomitante de l’échec des politiques keynésiennes et de la montée en
puissance du néolibéralisme porté par le tandem Reagan-Thatcher, ont raison des espoirs révolutionnaires soulevés par Mai 68. Mais si les autogestionnaires d’hier se font alors les serviteurs du
marché, si pour eux le marché est le plus anti-démocratique des systèmes à l’exception de tous les autres, c’est aussi en raison de leur conception de l’État. L’autogestion s’oppose à la fois au
socialisme bureaucratique et à l’État jacobin. C’est une pensée politique du rôle de la société civile. Mais n’y a-t-il pas une confusion sur la définition de la société civile ? Schématiquement,
celle-ci correspond-t-elle aux nouveaux mouvements sociaux ou au marché ? Le glissement s’opère après que les mouvements sociaux se soient épuisés avec la perspective de l’arrivée de la gauche au
pouvoir qui échoue finalement à changer la vie et tandis que triomphe le marché.
Si j’ai fait ce détour par la deuxième gauche, c’est parce qu’il est essentiel de revenir sur le débat entre le changement par en haut ou par en bas. C’est le débat classique qui a traversé le
socialisme du XIXe siècle notamment autour des controverses entre Marx et Proudhon puis entre Marx et Bakounine. Le courant autogestionnaire lui-même n’a d’ailleurs pas toujours tranché la question
en interne, puisqu’entre le PSU et le CERES, il y a deux rapports au temps différents : l’autogestion ici et maintenant pour le premier et l’autogestion après la conquête du pouvoir pour le second.
C’est la grande question stratégique qui trouve son actualisation aujourd’hui, celle entre réforme et révolution n’ayant désormais plus guère de sens sauf à s’interroger sur le degré de radicalité
de la réforme.
Le problème est donc de savoir qui doit instituer la société, c’est-à-dire la créer en lui assignant ses significations imaginaires. Plus précisément, si en dernier ressort c’est toujours la
société elle-même qui s’institue, la question demeure de savoir si elle doit s’auto-instituer – c’est la problématique des mouvements autonomes posée par Cornelius Castoriadis – ou passer par la
médiation d’un tiers-instituteur, soit l’État. D'un côté donc, les tenants d'un agir immédiat, de l'autre ceux d'un agir différé. Mais y a-t-il nécessaire opposition entre les deux pôles en
tension? Ne peut-on penser des complémentarités, articulations et synergies? Et au sein de chacun de ses pôles, qui connaissent aussi des tensions internes, ne peut-on pas travailler à leur unité?
Attention toutefois à ce terme d'unité. Unité n'est pas unification, mais plutôt Unitas multiplex. Il faut ici tirer profit de la pensée de la complexité d'Edgar Morin, en particulier de son
principe structurant: la reliance. Car pour renverser l'ordre social, il faut atteindre une certaine masse critique qui fasse levier. Ce qui implique de forger des alliances.

Sur le rapport entre militants de la société civile et militants étatistes, il serait utile d’exhumer certains textes de Jean Jaurès sur la coopération. Celui-ci, citant l’exemple de Robert Owen,
signale une commune origine et finalité entre socialisme et coopération, même s’ils empruntent des voies différentes. Surtout il insiste sur la nécessité de leur convergence : « D’une part la
coopération perd tout idéal, tout sens et toute vertu si elle ne se rattache pas au mouvement socialiste. D’autre part, le socialisme ne peut, sans danger, ou tout au moins sans dommage négliger la
coopération qui peut ajouter au bien-être immédiat des prolétaires, exercer leurs facultés d’organisation et d’administration et fournir, dans la société capitaliste elle-même, des ébauches de
production collective. » C’est cette grande synthèse jauressienne qu’il nous faut aujourd’hui retrouver, en favorisant les dialogues, réciprocités et interpénétrations. À la fois au sein même de
ces deux pôles et entre eux, c’est-à-dire d’un côté les militants de l’économie sociale et solidaire, les syndicalistes, les militants associatifs (altermondialisme, écologie, LGBT, féminisme,
etc.), et de l’autre les militants politiques de toutes les composantes de la gauche, pour former un mouvement arc-en-ciel. Voilà pourquoi le principe de reliance est si important. C’est lui le
ciment de l’édifice. À vouloir avoir raison contre les autres, on risque de tout/tous perdre. La transformation sociale ne viendra que de l’action combinée de ces logiques différentes mais non
divergentes.
Mais pour y parvenir, il faut inventer un nouvel imaginaire, un nouveau grand récit, capable de mettre en mouvement les caravanes du changement. Celui-ci passe par la critique du travail, capable
de rassembler les exploités (ouvriers, employés, précaires, chômeurs), les jeunes y ayant un rapport distancié (la fameuse génération Y qui désespère les gourous du management), les créatifs
culturels, les militants des questions hors travail, etc. Il passe aussi par l’énonciation d’une réforme révolutionnaire cristallisant les aspirations à l’émancipation, reconnaissant l’existence de
chaque être et sa contribution intrinsèque à la vie collective : le revenu garanti. Car comme l’a déjà dit Marx : « Le travail lui-même est nuisible et funeste non seulement dans les conditions
présentes, mais en général, dans la mesure où son but est le simple accroissement de la richesse ».