Risque, protection sociale et libéralisme en GB et France

Publié le par jean-paul Revauger

Jean Paul Révauger

FRE Europe Européanité Européanisation

Université de Bordeaux.

 

Risque, protection sociale et libéralisme. Réflexions pour une comparaison France/Grande-Bretagne.

L’opposition entre  le système français et le  système britannique a un caractère un peu rituel, quelle que  soit la position politique adoptée par l’analyste. Pour les néo libéraux, britanniques ou français, le système français serait « risk adverse » et perverti par une frilosité excessive à l’égard du marché et de la libre concurrence. A l’inverse, le système britannique encouragerait la prise de risque et le dynamisme économique. En fin de compte, la prospérité transiterait à travers les filtres institutionnels sous pression, et , tel un expresso, l’augmentation du niveau de vie  retrouverait dans toutes les tasses[1]. Pour les opposants à ce  récit, la recherche d’une protection contre les risques s’est toujours accompagnée de résistances de la part des classes possédantes, et la singularité de la période contemporaine n’est due qu’à la rupture de l’équilibre social, et la perte d’influence du monde du travail depuis les années 80[2]. Une analyse des deux pays permet de dépasser les clivages institutionnels et de comprendre à la fois la singularité des héritages nationaux, et la similitude des problèmes.

 

Les origines.

Le système français de protection sociale a une origine historique complexe. Le substrat est d’origine germanique, pour des raisons tenant à la fortune des armes, et absolument pas à la culture politique des deux pays.  Le système bismarckien mis en place à la fin du XIXeme siècle dans l’empire, fut en effet appliqué à l’Alsace et à la Moselle, perdues en 1871. Ces régions étant revenues dans le giron français en 1918, il fut en fin de compte décidé d’étendre l’utile  régime de protection sociale qui y avait été établi à l’ensemble du territoire métropolitain de la République. C’est donc un système fondé sur l’identité professionnelle, structuré en branches et financé par des cotisations de sécurité sociale et donc le principe assuranciel, qui fut mis en place dans les années 20 et 30. Les cotisations correspondaient à des « risques » définis, de façon séparée, et couverts également par des financements spécifiques.[3]

Toutefois, pendant la seconde guerre mondiale, les Free French qui entouraient le Général de Gaulle furent emportés par l’enthousiasme que suscita le rapport Beveridge, publié en 1942. Celui-ci était fondé sur des principes totalement différents. Les droits n’étaient plus déterminés par l’identité professionnelle, et les prélèvements n’étaient plus effectués pour financer de façon séparée la lutte contre les « cinq géants », à savoir l’oisiveté, l’ignorance, le besoin, la maladie et l’habitat insalubre. Il y avait donc mutualisation des risques.  Certes, Beveridge raisonnait en homme prudent, et selon la logique prudentielle des assurances. En théorie, le système devait être autofinancé, et le niveau de couverture dépendrait de l’état des comptes.  Toutefois, dès que le  système fut mis en place après la guerre, le financement fut assuré par l’impôt en sus des cotisations sociales, et la logique prudentielle fut abandonnée. Cela n’est d’ailleurs nullement synonyme d’incurie et de laxisme comptable. Le système britannique ignore le « déficit de la sécu », et l’offre de soins du NHS dépend étroitement du budget qui lui est alloué chaque année. Le risque social est donc perçu dans sa globalité, et sa couverture est une affaire d’Etat. Contrairement à la France, les comptes sociaux font partie du budget de l’Etat. Notons que ce principe de financement n’a pas un impact automatique sur le niveau de couverture des risques. Contrairement à ce qui est affirmé par les partisans inconditionnels du corporatisme d’origine bismarckienne, la générosité ou la rigueur d’un système ne dépend ni de la méthode de collecte des fonds, ni des structures administratives de la distribution. Les pays nordiques, avec un système universel de type beveridgien, ont une politique sociale beaucoup hardie et redistributive que la Grande-Bretagne. Tout dépend du poids politique des acteurs sociaux. [4]

La France, sur un substrat bismarckien, a rajouté peu à peu des éléments universalistes lorsqu’elle a édifié sa sécurité sociale. Notons que, sur le plan politique, ce sont les agriculteurs, les commerçants et artisans et les personnels d’encadrement qui ont refusé l’universalisme à la Libération. Leur refus d’adhérer au Régime Général des salariés était motivé par un souci de différenciation sociale, et par la crainte de voir leur protection sociale gérée par un syndicat de salariés, en pratique, à l’époque, la CGT. C’est même à cette occasion qu’une  curieuse catégorie celle des « cadres » fut inventée. Son existence et sa définition plongent dans la plus grande perplexité les observateurs étrangers, qui ne connaissent  aucun équivalent. Le risque fut donc communautarisé pour certaines catégories, qu’il s’agisse de santé ou de retraites. Il est ironique de constater que l’évolution de l’économie a rendu cette stratégie intenable. En effet, le nombre d’agriculteurs, de commerçants et d’artisans en âge de travailler et de cotiser s’est effondré à partir  les années 1960, ce qui a imposé tout d’abord de ponctionner la caisse du Régime Général pour financer la couverture  de personnes qui avaient refusé d’y adhérer. Peu à peu, des dispositions universalistes ont également été introduites pour assurer une couverture à des personnes qui n’avaient jamais cotisé, comme les épouses de commerçants ou d’agriculteurs, et qui n’avaient donc, aux yeux de l’administration sociale aucune existence malgré leur vie de labeur non déclaré.

Au moment où prennent fin les 30 glorieuses, donc, pour la GB au début des années 70 et pour la France au début des années 80, les principaux « risques » sont à peu près couverts, avec des méthodes différentes, dans les deux pays. Il y a certes des poches de pauvreté résiduelle, des bidonvilles existent encore en I971/72. Mais la montée en puissance des régimes de retraite a à peu près éliminé la grande pauvreté chez les personnages âgées, les deux pays disposant en outre d ’un minimum vieillesse universaliste. En effet les droits acquis par l’accumulation de points, ou les sommes capitalisées étaient, au bout de 30 ans de cotisation, devenus significatifs.

 

Le retour du risque social.

C’est à partir de la crise de la société industrielle et fordiste, donc à partir des années 80, que le risque social revient au premier plan. En France, les mécanismes mis en place pour indemniser les chômeurs étaient fondés sur le principe de l’assurance. Devant le chômage de masse et surtout de longue durée, le système se révèle incapable d’assurer sur le long terme des revenus de remplacement décents, faute de pouvoir augmenter les cotisations. Les ouvriers qui perdent leur emploi dans les années 80 ne travailleront pour la plupart plus jamais. Les mécanismes les plus ingénieux sont inventés, distendant jusqu’à la limite de la rupture le système des retraites, avec par exemple des pré retraites accordées à 52 ans dans la sidérurgie. La France, toujours à la pointe de la créativité  rhétorique, mène donc des politiques d’assistance en leur donnant une nouvelle appellation aux connotations plus républicaines, la solidarité. En I988, le gouvernement socialiste confie à un ecclésiastique, dirigeant une organisation charitable, ATD, le père Wresinski, la rédaction d’un rapport sur la grande pauvreté[5]. Ceci débouche sur l’adoption du RMI, sorte de compromis politique entre les partisans d’un revenu universel non lié au travail, et ceux du workfare américain, dans lequel les allocations sont conditionnées par l’acceptation d’un travail d’intérêt général. La boucle est bouclée, et le RMI met un terme à la période où le travail  débouchait non seulement sur un salaire, mais aussi sur  une garantie de revenu en cas de perte d’emploi non intentionnelle. Les nouvelles figures de la charité et du bon coeur, Abbé Pierre, Coluche, le père Wresinsky deviennent les héros de la lutte contre le risque. Les pratiques charitables de l’époque pré-fordiste reviennent donc à l’ordre du jour. Elles  complètent des prestations universalistes modestes et, de facto, sans contrepartie.

A partir de 1988, c’est une couverture minimale et universelle qui répond au risque social en France[6]. En Grande Bretagne, il en est à peu près de même, mais avec un discours beaucoup plus agressif. En bonne logique néo libérale, le risque doit être accepté. Les néo libéraux prennent le pouvoir politique en Grande-Bretagne en 1979 et aux Etats-Unis en 1980, et en viennent à dominer le champ des débats et des politiques  économiques dans le monde entier dans les années 1980. La présence sur le marché, qu’il s’agisse du marché du travail pour les hommes ou du marché des biens et services pour les entreprises, implique deux choses. La première est la possibilité de la réussite, qui ne doit pas être ternie par une fiscalité indûment élevée, ou, ce qui est pire, redistributive. La deuxième est la menace de l’échec. Les entreprises qui ont failli n’ont droit à aucune aide de l’Etat, même si cela doit entrainer la disparition de secteurs industriels entiers. Il en est de même des individus, qui ne doivent tenir leurs revenus que de leur industrie. Le risque est donc un élément positif, car il est fortement incitatif. On assiste donc à une dénonciation virulente des politiques sociales menées depuis la guerre, destinées précisément à réduire les risques, d’abord de la part de Keith Joseph, puis de Thatcher elle-même. Le Welfare a eu un effet « désincitatif »  en émoussant l’aiguillon de la pauvreté. Aussi la pression mise sur les demandeurs d’emplois sera-t-elle intensifiée tout au long de la décennie. Le principe dominant les règles de calcul des allocations reste celui de la Nouvelle Loi sur les Pauvres de 1834, dit de « Less eligibility » : un revenu de remplacement doit obligatoirement être nettement inférieur à  un salaire, afin d’inciter à chômeurs accepter un emploi au tarif offert par le marché du travail, quel qu’il soit. Il n’existait pas de salaire minimum avant 1998.[7]

 

Le goût du risque.

Au-delà des chômeurs, le principe même de la sécurité de l’emploi est, dans le modèle anglo-saxon, mis en cause dans les années 1980. L’emploi à vie est présenté comme problématique économiquement, dans un monde voué au mouvement perpétuel, et même comme nocif pour les individus[8]. Une nouvelle culture va peu à peu être imposée, qui fait de l’acceptation du risque une valeur cardinale. Ceci ne peut être compris qu’en prenant en compte deux facteurs. D’une part la domination du champ politique et social par les néo libéraux et l’affaiblissement à la fois de la gauche et du mouvement syndical dans son ensemble a permis aux Thatchérien de balayer la culture socialiste et de faire litière des valeurs issues des lutte du passé.[9] La grève des mineurs de 1984-1985 illustre parfaitement la dureté de cet affrontement, mené comme une campagne militaire. D’autre part, l’évolution technologique a été extrêmement rapide, grâce à l’informatique, et la Grande Bretagne a basculé dans une société de services reléguant l’industrie à un rôle marginal. La physionomie du  nouveau mode de production a donc une forte composante technologique. Le raccourcissement de la durée de vie des entreprises de service, qui ne nécessitent pas de lourds appareillages industriels, l’accélération des délais et le travail à flux tendu (« zéro stock, zéro retard, zéro défaut »), le souci de s’adapter à la demande des clients et à l’apparition de nouveaux produits, dans un monde où la capacité des ordinateurs double tous les 18 mois, produisent peu à peu une culture de la flexibilité, même dans les secteurs où elle est totalement superflue. La capacité de vivre le risque dans la joie devient un des éléments clés de l’employabilité, terme valise qui regroupe à la fois des compétences techniques et des vertus sociales : capacité à s’adapter à un environnement de travail parfois stressant, apparence physique et vestimentaire adaptées à l’emploi et … acceptation du risque économique, conduisant éventuellement à une modulation des revenus où à une perte d’emploi.

En Europe du nord, c’est autour de la question de l’employabilité, et de la gestion du risque, que se situe le débat entre sociaux-démocrates, encore partiellement liés au monde syndical et plus généralement au monde du salariat, et néo libéraux. En effet, si tous partagent l’enthousiasme en faveur de la flexibilité, deux divergences apparaissent. La première porte sur le contenu de l’employabilité. Les pays scandinaves, qui sont l’avant-garde de la social-démocratie, insistent sur le caractère crucial des compétences techniques, et donc de la formation pour adultes, alors que les néo libéraux conservateurs, tournées vers les USA, considèrent que cet aspect est secondaire par rapport aux caractéristiques psychologiques du chômeur « activement en recherche d’emploi »[10] En second lieu, les sociaux-démocrates proposent de combiner flexibilité et sécurité, et donc de réduire les risques. Cela prend le nom de flexicurité. En pratique, les pays nordiques combinent un marché du travail offrant peu d’obstacles aux licenciements, et donc très flexible, et un welfare state où les revenus de remplacement sont généreux, et l’aide aux chômeurs efficace, individualisée et rigoureuse.[11] La flexibilité est acceptée non pas seulement parce qu’elle permet aux entreprises du pays de prospérer et de tenir leur rang face à la concurrence, mais parce qu’elle ne conduit ni à une dégradation des conditions de vie des travailleurs ni à une déqualification, bien au contraire. Les compétences acquises dans ce cadre permettent de faire évoluer les carrières, et facilitent la flexibilité interne, au sein d’une même entreprise. La notion de carrière, interdite aux ouvriers dans les pays où la barrière entre encadrement et exécution est difficile à franchir, permet donc, dans le meilleur des cas, de faire du risque un tremplin. Ce conte de fées nordique a un  certain rapport avec la réalité dans ces pays, mais est surtout important, dans les grands pays européens, en tant que mythe mobilisateur. L’ « activation du marché du travail » a été présentée comme un rempart contre le risque, ou plutôt comme la seule stratégie limitant le risque de déqualification.

L’utilisation rhétorique de cette nouvelle stratégie anti risque illustre une fois de plus le danger des importations de politiques publiques. Ce qui est adapté dans un petit pays ayant quelques dizaines de milliers de chômeurs,  un consensus national sur l’importance de la cohésion, le bienfondé de la fiscalité, et le fait que la fraude est inacceptable aura une autre signification dans un autre contexte. Il est clair que les stratégies faisant de la requalification des chômeurs le meilleur rempart contre le risque social nécessitent des moyens humains – les formateurs- institutionnels – les organismes de formation et de gestion des stages- et financiers. Il est également nécessaire que les pilotes du programme aient une vision des emplois d’’avenir, et donc anticipent l’évolution économique et sociale du pays, ce qui n’est pas une mince gageure, que connaissent bien les gestionnaires de tout enseignement technique.  Au Danemark, pionnier en la matière, le consensus s’est fissuré temporairement autour de la question de l’immigration dont les effectifs, aux yeux de l’extrême droite, parvenue aux pieds des  marches du pouvoir, mettaient en cause le bien fondé même de la notion de cohésion, et entrainaient une rupture du contrat moral alliant contribuables et allocataires. Pourquoi payer des impôts pour de nouveaux arrivants difficiles à  intégrer sur le marché du travail, et qui ne partagent pas nécessairement toutes les valeurs démocratiques ? Néanmoins, c’est dans les pays scandinaves que la flexicurité a connu un début d’application. 

La Grande-Bretagne du New Labour a toujours considéré le modèle nordique comme son horizon, par opposition à un modèle américain chanté par les conservateurs.[12] C’est peu de dire que le continent européen est souvent perçu comme arriéré socialement. Quand Tony Blair parvient au pouvoir en 1997, c’est pour treize ans. Un des domaines dans lesquels il investira le plus est sans contexte l’éducation, et, au-delà de la formation initiale classique, la formation des chômeurs.[13] Les évaluations de la politique de retour à l’emploi sont, avec le recul, mitigées, ce qui ne veut pas dire négatives, mais il est incontestable que des moyens humains et financiers considérables ont été mobilisés par le New Labour pour réduire le risque social. [14]Le programme New Deal for Jobs, maintes fois décrit sera mis en place interdisant par exemple aux jeunes de 25 ans de toucher « passivement «  une allocation chômage, mais leur offrant des formations, des emplois aidés en entreprise, des emplois dans le secteur environnemental ou associatif. Ce sont donc certaines catégories qui furent ciblées : jeunes, mères célibataires – identifiées comme un groupe à risque en GB du fait de leur taux de chômage, et souvent de leur âge tendre- , chômeurs de plus de 55 ans, ce qui n’est pas sans rappeler les débuts de la politique sociale. Devant l’ampleur des problèmes, ce sont certaines catégories qui sont ciblées et qui se voient protégées des risques. Ceci est d’autant plus instructif que ces politiques se déroulaient dans les années 2000,  caractérisées en GB par une forte croissance et  un taux de chômage aux alentours de 3%, c’est-à-dire très faible. Le contexte européen, et notamment français, dans les années suivant la crise de 2008, est évidemment immensément moins favorable, tant en termes de disponibilité de financements publics que d’opportunités d’emploi, et de taux de chômage. Aussi, la fonction réelle des discours tenus dans le contexte d’une France en crise sociale et économique profonde sur le risque social, et l’intérêt des politiques d’activation du marché du travail est-elle tout à fait spécifique. Il est totalement impossible de mener une telle politique en direction de la grande majorité des chômeurs. Les discours sur l’activation du marché du travail ont donc pour seule fonction non pas de diminuer les risques mais de culpabiliser les chômeurs et leur laisser assumer seuls, avec une allocation réduite, affronter le risque social. C’est en effet au simple workfare américain que peut aboutir, dans le contexte du chômage de masse et de diète budgétaire, le discours sur l’activation. Certes des contreparties sont demandées aux chômeurs en échange de leur allocation, mais celle-ci n’ a pas pour fonction de les prémunir des risques. Les travaux obligatoires imposés aux chômeurs n’ont aucun caractère formateur, n’augmentent nullement leurs chances de retrouver un emploi. Nous pouvons même aboutir à une situation où certains chômeurs préfèrent abandonner la perspective d ‘une aide, face aux risques, plutôt que de devoir accepter un travail obligatoire, et se révèlent donc réfractaires.

Le risque écologique.

Parmi les innovations introduites par la social démocratie, en particulier la fraction qui a été, à partir des années 80, graduellement influencée par l’écologie politique, on peut noter une nouvelle sensibilité aux risques écologiques. En effet, alors même que les risques sociaux, qui avaient fortement diminué jusqu’aux années 70, reprenaient force et vigueur grâce au néo libéralisme, un certain nombre de catastrophes médiatisées, et de rapports alarmants mettaient au premier plan le risque écologique. C’est notamment Anthony Giddens, le principal théoricien du New Labour, qui a tiré des conséquences politiques de cela[15]. Le problème posé est bien sûr de nature prudentielle. En effet, les assurances considèrent les « acts of God » comme des clauses d’exemption de toute couverture, au même titre que les guerres. Les grandes catastrophes, naufrages dus à des tempêtes mais aux conséquences dramatiques, les évolutions dues au réchauffement de la planète sont parfois assimilées à des phénomènes naturels, même s’ils sont la conséquence d’un développement économique mal planifié et incontrôlé. Le montant des destructions provoquées par la montée du niveau de la mer, ou, potentiellement, par un grave accident nucléaire dépasse dans tous les cas de figure les moyens des compagnies d’assurance, et nécessiterait une mobilisation exceptionnelle  des Etats. La prévention ou le traitement du risque écologique ne peut donc pas être résolu par les moyens habituels, mais devient une question directement politique. L’écologie politique nécessite donc l’apport d’une dimension universelle, globale –Think Globally, Act Locally est l’injonction fétiche des écologistes-, qui permet à Giddens et à tous ceux qui abordent ces questions d’accéder à une hauteur de vue, et à une vision synthétique bienvenue. Cet apport idéologique au socialisme comblait un peu la perte subie avec la fin de la société industrielle, le déclin numérique de la classe ouvrière et la perte de l’espoir historique que le messianisme marxiste avait représenté pour beaucoup. La volonté de synthèse et d’universalisme, concrétisée  dans les courants les plus radicaux par l’internationalisme et l’anticolonialisme, trouve dans l’ écologie politique une nouvelle justification. Ceci sera embrassé avec d’autant plus d’enthousiasme dans les années 90 que le discours travailliste souffre d’un déficit d’idéalisme, et qu’il doit trouver un objectif de remplacement, après l’abandon de la perspective de l’égalité sociale. La lutte contre les risques planétaires deviendra donc rapidement un des leitmotifs de Tony Blair, ce qui conduira à deux engagements. Le premier concerne le réchauffement climatique. La Grande Bretagne, du fait de la délocalisation de sa production industrielle dans les pays du sud, est devenue immensément moins polluée qu’elle n’était dans les années 50, où le célèbre smog, combinaison du brouillard et des particules de carbone dues à l’utilisation du charbon,   faisait chaque hiver des centaines de victimes. Elle s’est fait le champion du protocole de Kyoto en 1997,et après son départ du 10 Downing Street, Blair a consacré de très nombreuses conférences à ce thème. Par ailleurs, l’intervention de la GB en Irak, un des sujets les plus controversés de la période, a été présentée, à tort ou à raison, comme essentiellement motivée par une stratégie de gestion des risques. L’existence d’armes de destruction massive chimiques ou biologiques était réputée faire peser un risque important sur l’humanité, et l’intervention a été justifiée par la nécessité d’éliminer cette menace. C’est encore sous cette forme que la question est présentée par Tony Blair dans ses mémoires.

La similitude entre un risque chimique industriel et un risque chimique militaire a été mise en exergue. Il en est de même de l’attentat du 11 septembre. Au-delà de la volonté criminelle de ses auteurs, c’est le gigantisme des tours et des avions, produit de la rationalité moderne, qui donne à l’attentat sa démesure. On trouvera ici un écho des interrogations de Bertrand Russell, figure tutélaire de la gauche britannique, et père du mouvement anti nucléaire dans son œuvre de 1953   « The Impact of Science on Society ».[16]

Pour des raisons tenant à la vie politique et intellectuelle, et à la constitution française, l’intégration des problématiques écologiques prend dans ce pays un autre chemin qu’en GB. L’écologie politique se construit en dehors des grands appareils, et ne trouve d’expression qu’à travers des courants autonomes qui peinent à se faire entendre en dehors des scrutins ayant une part de proportionnelle, ou dans des courants se situant à la gauche de la social-démocratie. La thématique des risques naturels est certes abordée par les gouvernants, comme à l’occasion du Grenelle de l’environnement, dont les conclusions ne résistent pas aux impératifs électoraux et au lobbying des milieux agricoles. La question nucléaire ressurgit à la suite de l’accident de Fukushima, mais pose à la France un problème extrêmement difficile à résoudre, du fait de la proportion d’énergie nucléaire dans la production  nationale. Le débat politique sur ces questions est très en deçà des enjeux, au moins jusqu’en 2012. 

 

Le « risque famille ».

 

Le fait que la famille soit considérée comme un risque au même titre que la maladie, la grêle ou les accidents du travail est un sujet inépuisable de plaisanterie chez les spécialistes français de politique sociale, en particulier où dans un monde moderne où la constitution d’une famille fait souvent l’objet d’une délibération et d’une décision consciente. C’est plutôt la crise d’une  famille qui  a un effet déstabilisateur pour les individus, à la fois sur le plan psychologique et financier. Mais ceci n’est qu’un aspect du problème. La famille, et la démographie connaissent, dans les deux pays, un traitement profondément différent. La politique de la famille est intiment liée à la vision qu’ont les gouvernants de la gestion des populations. Pour la France des années 1870, le risque principal est de voir la population française, amputée de l’Alsace et de la Lorraine, peiner à s’étoffer, et ne jamais  parvenir à se hisser au niveau de l’Allemagne ou de l’Angleterre. Il est exact que la démographie française, au XIXème siècle, est peu dynamique, surtout par comparaison avec l’Angleterre. Dans ce pays, en revanche, le problème est inverse. Les gouvernants et une bonne partie des milieux intellectuels adhérent aux conceptions de Malthus et considèrent l’augmentation de la population ouvrière comme un vrai risque. Selon la formule de Malthus, en effet, la population si on n’y prend garde, augmente de façon arithmétique, et les ressources de façon géométrique, ce qui conduit mécaniquement à la pauvreté et à des troubles sociaux. La France veut augmenter sa population, la GB la contenir. La France va se doter d’un arsenal de politiques publiques, motivées à la fois par des considérations natalistes et nationalistes, et par l’engagement très fort de l’Eglise catholique, et des milieux qu’elle influence fortement, comme le patronat. Pour ces derniers, il y a un vrai enjeu politique et idéologique à construire une identité  féminine entièrement tournée vers la procréation, et à encourager les hommes à « faire leur devoir national », en assistant généreusement la famille. Allocations familiales, aides directes fournies par les municipalités, plus tard quotient familial feront de la France un des pays européens où la famille est la plus aidée. L’importance idéologique de cette politique est connue, et est reflétée dans le slogan « travail, famille, patrie » du régime pétainiste. La contraception et l’avortement sont considérés comme des crimes contre la nation, et sous le régime de Vichy, une personne reconnue coupable d’avoir pratiqué un avortement sera guillotinée. Néanmoins, sur le plan social, cette politique d’origine nationaliste et cléricale va être un levier puissant pour faire échapper  les familles, en particulier nombreuses, au risque de la pauvreté , et va bénéficier d’un consensus national jusqu’au début du XXIème siècle. En pratique, alors qu’en GB les familles nombreuses ne bénéficient d’aucune aura particulière, et reçoivent des allocations modiques, ce qui donne naissance à un lobby « Child Poverty Action Group », en France, au contraire, les familles nombreuses pauvres sont très rarement stigmatisées et échappent à la fois à la pauvreté et à l’accusation d’assistanat. Les allocations familiales françaises sont défendues par les courants les plus conservateurs de culture cléricale et nationaliste, au nom de la protection de la famille. Les propositions de fiscaliser les allocations familiales ou de limiter les avantages du quotient familial pour les contribuables aisés se heurtent en France  à de farouches résistances.

En Grande Bretagne, au contraire, le risque famille doit être assumé … par les familles. Au XIXème siècle, l’Empire a fonctionné comme une soupape de sécurité, et a absorbé le surplus de population, parfois envoyé au-delà des océans de façon  expéditive. Des travaux récents ont rappelé l’envoi forcé d’enfants orphelins au Canada, où ils devaient travailler au service des agriculteurs installés sur place, dans des conditions extrêmement dures. Contrairement à la France, la GB n’a jamais criminalisé de façon particulièrement sévère contraception et même avortement, qui avaient l’avantage de limiter la population et donc les risques. Beveridge n’identifie pas la famille parmi les « cinq géants », et la question de l’enfance sera donc traitée essentiellement sur le registre de la lutte contre la pauvreté. Notons que, même si « male breadwinner model » honni du féminisme est retenu symboliquement, en fait, les femmes, mariées ou non, bénéficient d’une protection en tant que citoyennes, et non en tant qu’épouses, ce qui n’est pas le cas dans les systèmes corporatistes. De même, la fiscalité n’est pas fondée sur la notion de quotient familial et les individus sont imposés séparément. L’indépendance des femmes sera donc une réalité en GB plus tôt qu’en France.  En ce qui concerne le risque social pour les familles, elles ne bénéficient pas de soutien particulier, si bien que dès les années 60, un lobby se crée, après la publication d’une brochure dénonçant la politique des travaillistes et intitulée « The Poor Are Getting Poorer Under Labour », ce qui privait les travaillistes de l’aura de défenseurs du welfare state[17]. Ce lobby, le Child Poverty Action Group, existe toujours, et a influencé les termes du débat, sans toutefois avoir un énorme impact en termes concrets. Les conservateurs, quant à eux, ce sont présentés comme des défenseurs de la famille traditionnelle, expliquant que le risque social découlait souvent de comportements à risques, et donc de la culture des pauvres. Ce faisant, ils ont à partir des années 70, et jusqu’aux gouvernements Major de 1990 à 1997, tenu un discours normatif. Le manque d’implication  des pères de la communauté noire dans leurs familles était, aux Etats unis, mise en exergue par des auteurs comme Charles Murray ou Lawrence Mead. En Grande Bretagne, c’est la figure de la mère célibataire blanche, mineure, chômeuse et locataire d’un HLM qui illustre, aux yeux des néo libéraux, la figure du « scrounger », l’assisté qui est victime de sa paresse et d’un système qui l’encourage à attendre une allocation plutôt que de travailler et d’ajuster son comportement. [18]Nous sommes dans le mythe, car la réalité sociologique a un rapport indirect avec ce discours : le nombre de personnes concernées était en effet bien inférieur à ce que la fréquence de cette mise en cause ne le laisserait penser.

Les politiques menées au cours des premières années du siècle par les travaillistes en GB, une période de relative prospérité, étaient centrées sur l’emploi des femmes. L’arrivée de femmes plus nombreuses sur le marché du travail était souhaitée, pour plusieurs raisons. L’emploi, en premier lieu était perçu comme le meilleur rempart contre le risque social. En second lieu, l’avènement de la société de service supprime toutes les justifications à l’exclusion des femmes fondées sur la pénibilité physique, la lourdeur des poids ou la promiscuité dans la pénombre des galeries de mine. En troisième lieu, le New Labour souhaitait apparaitre comme fidèle au modèle scandinave, et donc comme « woman friendly », favorable aux femmes. En quatrième lieu, le décompte du nombre de gens en position d’activité, positif,  a remplacé dans la rhétorique officielle le décompte, négatif, des chômeurs. Une société peut se permettre d’indemniser des chômeurs si le nombre global de travailleurs crée assez de prospérité. Enfin, l’absence de structures publiques  d’accueil de la petite enfance et en particulier d’écoles maternelles avant l’âge de 5 ans empêchait nombre de femmes dans la force de l’âge, compétentes et qualifiées,  de travailler à un moment de leur existence où elle sont les plus productives.  Aussi, une active politique de scolarisation des jeunes enfants fut elle poursuivie. L’arrivée de la crise a été suivie de peu par celle des conservateurs au pouvoir. La combinaison de ces deux facteurs a conduit à l’annonce de réductions  sensibles dans les dépenses sociales, réduites à leur minimum incompressible.

 

 

Face aux risques sociaux, les deux pays se trouvent dans des situations à la fois comparables et profondément différentes. Le caractère protecteur du système français est marqué : il doit son nom – la protection sociale-  à cette fonction, et protège les citoyens des aléas de la vie économique. Il est donc conçu en réaction à un certain nombre de risques. Le système britannique se veut plus « pro actif » selon le vocable journalistique contemporain. Il prétend anticiper sur l’évolution des problèmes et réduire les risques avant qu’ils ne prennent des proportions importantes. C’est du moins la fonction du discours sur les risques qui n’empêche pas dans les années 80, la présence de 12 millions de pauvres, et le retour du phénomène aujourd’hui. Néanmoins, il est exact de dire que le système britannique entend modifier le comportement des individus en amont. Ce « social engineering » a des effets très différents selon les époques.  Dans les deux pays, toutefois, c’est l’état de la régulation sociale et des rapports sociaux qui détermine la réalité des politiques, quelles que soient les différences institutionnelles[19].

 

 



[1] Le théoricien principal du Trickle Down Effect est l’américain Thomas Sowell,  Basic Economics : a Citizen’s Guide to the Economy,  ReadHowYouWant, 2011.

[2] Voir sur ce sujet : Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, Paris,  Fayard, 1975.

[3] Voir Jean Jacques Dupeyroux, Michel Borgetto, Robert Lafore, Droit de la Sécurité Sociale, Paris, Dalloz, 2008.

[4] Pour la distinction classique entre les modèles ,sociaux européens, voir: Gosta Esping Andersen, The Three Worlds of Welfare Capitalism, I990.

 

[5] Joseph Wresinski : « Grande pauvreté et précarité économique et sociale », rapport présenté au nom du Conseil économique et social par M. J. Wresinski, Journal officiel de la République française, 28 février 1987

Alwine de Vos van Steenwijk, Père Joseph, Éditions Quart Monde,  Editions Le Cerf / Editions Quart Monde, Paris, 2011.

[6] Marie Thérèse Join-Lambert. Politiques sociales, Paris, Presses de Sciences Po et Dalloz, 1997

[7] Andrews.J. Jacobs. J. . Punishing the Poor: Poverty under Thatcher. Londres, Macmillan, 1990Bryson , A. & Jacobs ,J.  Policing the Workshy. Aldershot, Avebury, 1990.

 

[8] Pierre André Taguieff Résister au bougisme. Démocratie forte contre mondialisation techno-marchande,. Paris, Mille et une nuits, 2001.

[9] Mead, L. From Welfare to Work. Londres:  Institute of Economic Affairs. 1997.

Murray, Charles,  Losing Ground : American Social Policy, 1950-1980, New York, Basis Books, 1984.

 

[10] Ivar Lodemel and Heather Trickey. An Offer You Can’t Refuse, Workfare in International Perspective. Bristol, Policy Press, 2001; p.317..

[11] Meyer, J.L. Des Contrats Emploi Solidarité aux Emplois Jeunes, Paris,  L’Harmattan, 1999.

Meyer, J.L. « Flexibility and Policies in Employment : Reflections from Several European Countries”. In John Edwards & Jean Paul Révauger Employment and Citizenship in Britain and France, Londres, Ashgate, 2000

 

[12] Daniel Clegg & Jochen Clasen. « Worlds apart ? Unemployment Policy and Politics in Britain and France”, in Revue Française de Civilisation Britannique, La situation et les politiques d’emploi en France et en GB 1900-2000, vol XII n°2. p.139-143.

[13] Field, Frank and Owen, Matthew, Beyond Punishment. Hard Choices on the Road to Full Employability. Londres, Institute of Community Studies, I994.

Field, Frank, Reflections on Welfare Reform, Londres, Social market Foundation, 1998.

Becker, Saul et alii, « New Labour and Social Policy », SPA News, May June 2001, P.12-35.

[14] Blackman, Tim & Palmer, Amanda, “Continuity or Modernization ? The Emergence of New Labour’s Welfare State” Social Policy Review 11, 1999, p.106-126.

 

[15] Giddens, Anthony, Beyond Left and Right, the Future of Radical Politics, Londres, Polity Press, I994.

Giddens, Anthony, The Third Way and its Critics, Londres, Polity Press, 2000.

 

[16] Bertrand Russell. The Impact of Science on Society. London, Routledge, 1953.

[17] Voir l’histoire officielle du CPAG sur son site CPAG.org.uk.

[18] Charles Murray,  The Bell Curve, New York,  Free Press, 1994

[19] C’est notamment la position de l’école de la régulation française, et d’auteurs comme Alain Lipietz ou Bernard Billaudot.

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